Les cairns de Chandonne

Éditions d’autre part

Fokus vom 20/07/2015 von Daniel Vuataz - Photo Mélanie Rouiller

Voilà une maison d’édition qui porte bien son nom. Nous pensions aller visiter Pascal Rebetez, le «vieux beau célèbre» de Passe-moi les jumelles dont nous parlent volontiers les autres éditeurs, dans son fief du Jura. Parce que naturellement, on ne s’imagine pas les Rebetez ailleurs que dans les environs de Delémont. Or Eugénie (la fille) cartonne à Zurich, Augustin (le fils) navigue entre Tokyo et Vevey; je crois que Camille (le neveu) écrit encore ses bandes dessinées là-bas… Mais Pascal (le père), nous l’apprenons en récoltant quelques informations sur le net, est basé à Genève. Ma foi, un autre éditeur du lac. On ne peut rien faire contre l’attraction du bleu Léman. Et puis non. C’est encore autre part qu’il nous donne rendez-vous. En Valais.

Glamour et mélèze d’étable

Chandonne, près de Liddes, n’est pas encore totalement cartographié sur les applications iPhone. Nous l’apprenons à nos dépends, alors que nous avalons les lacets de bitume derrière un Belge très lent. Il fait royalement beau et la voiture de la photographe file sur les routes du Grand-Saint-Bernard. Nous ratons la jonction, revenons en arrière. C’est l’habitant qui nous renseigne. Un Rebetez parmi les Darbellay, ça se sait. Surtout s’il est éditeur. Et que ses livres s’arrachent comme des petits pains dans les deux épiceries du hameau.

Pascal Rebetez et Jasmine Liardet sont un beau couple. Assis sur le pas de porte de leur résidence d’été, dans la lumière de fin d’après-midi, on se dit même qu’ils sont un peu glamour. L’intérieur du chalet où ils nous emmènent est constitué d’un large loft remis à neuf. Une grande pierre ollaire jouxte la porte d’entrée. Il y a des sacs de pives, des bouquins empilés, des jouets d’enfant, un flingue en plastique. Des photos grand format tapissent les murs: des nuits étoilées vers l’espace cuisine, le Capitaine Haddock derrière la hamac, les clichés bordéliques du fiston au-dessus des toilettes. Et du Mélanie Rouiller près de la mezzanine. La lumière filtre de partout, l’espace est ouvert. La table à laquelle le couple nous reçoit constitue le cœur de la pièce à vivre. «C’est du mélèze d’étable, elle vient d’en dessous: deux siècles de pisse de vache, vernie, patinée, poncée», explique Pascal en y entrechoquant quelques BFM et une bouteille de rouge. «C’est aussi mon bureau.»

Publier au-dessus de la brume

L’appellation «autre part», c’est à l’origine une revue, fondée en 1988, «contre-pouvoir du texte dans le nord-ouest de la Suisse romande.» A la fin de l’aventure, neuf ans plus tard, Pascal décide de faire paraître un livre, le sien, avec le solde de l’association. «Quitte à être autocrate, autant que ce soit avec une maison d’édition.» L’équipe s’est depuis dispersée. «Certains sont morts, d’autres sont devenus conseillers d’Etat.» Les sept premières années de la maison, Rebetez publie essentiellement de la poésie jurassienne, de la photographie. Et puis, petit à petit, en virant de Delémont à Genève et Chandonne, les Éditions d’autre part s’ouvrent et affirment leur ligne.

La rencontre: c’est là-dessus qu’ils aiment insister. Jasmine assume avec naturel et sensibilité la subjectivité de leurs choix éditoriaux. «D’une part, on doit absolument se faire plaisir. De l’autre, il faut établir un rapport de confiance avec les auteurs. Publier un connard, même génial, ça serait vraiment un problème pour moi.» Pascal lève le coude mais ne réagit pas. Jasmine continue: «Si le texte ne nous convient pas, si nous pensons qu’il serait mieux ailleurs, on redirige vers d’autres maisons. Et puis notre engagement dépasse largement le travail éditorial. Suivre un auteur, c’est aussi aller à l’enterrement de sa mère.»

La lumière chaude de l’après-midi monte vers la mezzanine. La poussière flotte, en suspension. Jasmine parcourt la grande pièce dans tous les sens, une corbeille de pommes sous le bras, un linge à vaisselle sur l’épaule: «On est parfois au bord de la crise conjugale avec ces questions.» Vincent s’esclaffe dans sa bière, mais Pascal ne bronche pas et prend l’exemple de Jean-Pierre Rochat, écrivain-fromager du Jura bernois qu’il suit depuis le début, et qui vient de décrocher le prix Dentan pour son Écrivain suisse-allemand: voilà (encore) une victime de cette «brume lémanique auto-suffisante» qui fait écran entre Lausanne, Genève et les périphéries. «Jean-Pierre, c’est un ami de longue date, rencontré sur un Passe-moi les jumelles. Il existe déjà en tant qu’écrivain depuis de nombreuses années, il a publié des livres en France, mais à chaque fois, il faut le faire redécouvrir autour du Léman. Sa reconnaissance est invariablement jurassienne.» Jasmine agite son couteau près de l’évier, passe des pommes coupées sous l’eau. Pascal poursuit: «Le saut lémanique reste impitoyable pour tout ce qui se fait au-dessus de 500 mètres après Yverdon. Le clivage est là, Internet n’a rien changé. Pour L’Écrivain suisse-allemand, j’ai dû activer mes réseaux, écrire au Temps pour leur dire, une fois de plus, qu’ils ne pouvaient pas laisser passer ça.» Jasmine ferme le robinet: «Vous auriez dû le voir, Rochat, en chaussures de montagne sur les gros tapis brodés du Cercle littéraire, à Saint-François, pour recevoir son Dentan! C’est tout juste s’il n’avait pas apporté une de ses vaches…» On frôle la caricature. Il n’y a pourtant pas de colère ni de lassitude dans les discours de Pascal et Jasmine. A peine une pointe de fatalisme. Jasmine s’approche de nous: «C’est con mais j’ai oublié la pâte au magasin… Ça vous va, une tarte aux pommes sans pâte?»

Des livres et du fromage

La discussion se poursuit, très librement, sur un replat herbeux devant la maison. Le soleil se couche, les moucherons se groupent en colonnes. Jasmine apporte du saucisson, des chips, du vin blanc très frais. «J’ai décidé de quitter le discours de la plainte», explique Pascal de sa voix profonde de radio, les yeux dans la vallée. Facile à dire quand on vit dans ce cadre, non? Lorsque nous lui avouons qu’il nous donne l’impression d’un éditeur étonnamment lucide et «sain», Pascal sourit: «Le piège, pour un petit, ce serait de vouloir gueuler. Faire semblant d’avoir une grosse voix.»

Les petites structures, selon lui, ont repris à leur compte «la petite rumeur littéraire de la presse, qui a disparu». Cette presse, poursuit-il, n’a de toute façon plus aucun lien avec le succès d’un livre. Les éditeurs font-ils donc le boulot tout seul? «Avoir un article, actuellement, c’est uniquement bon pour l’ego et la reconnaissance.» Le diagnostic est sans appel: «Le fond de bourgeois, d’humanistes, de lecteurs traditionnels n’existe plus. Les souscripteurs d’Écriture, les Jurassiens bien nés qui achetaient tout ce qui s’écrivaient sur le Jura, par exemple, ont disparu. Il faut trouver d’autres solutions.» Quelles sont-elles, concrètement? «Pour commencer, nos frais d’exploitation sont limités. Un ordi, ça suffit. Du coup, si on perd quelque chose, c’est du temps, pas de l’argent.» Jasmine s’occupe du secrétariat et relit les textes. C’est elle qui entame les discussions avec les auteurs et qui propose, comme dans le cas de Rochat par exemple, des réécritures parfois profondes. La lecture des manuscrits (deux à trois enveloppes arrivent chaque semaine à Genève) et les demandes de subvention prennent le plus clair du temps de Pascal, qui répond personnellement à tout le monde. «Ensuite, il faut stocker les livres quelque part.» En l’occurrence, dans la grange adjacente, au-dessus d’une trappe, sous des bâches et des plastiques pour prévenir l’humidité.

Le dialogue avec les revendeurs est une étape importante («le libraire, c’est le banquier du livre…»). Mais pas essentielle. «Nous privilégions la vente directe, sur le site web évidemment, mais surtout sur le terrain.» Rien qu’à Chandonne, des dizaines d’exemplaires ont été vendus dans les petits commerces. «Rochat, c’est le meilleur exemple: il vend ses livres au marché en même temps que ses fromages», se marre Pascal en nous reversant du blanc. «L’élément principal, c’est le flair. Il faut équilibrer la production. Certains de nos auteurs ont percé, comme Thomas Sandoz qui est allé chez Grasset, ou Nicolas Buri chez Actes Sud. C’est très bon pour nous, à chaque fois. Rochat, lui, va être publié dans les quatre langues nationales grâce à la Collection CH.» Cette crédibilité permet à Pascal et Jasmine de publier d’autres auteurs, d’autres écritures exigeantes.

Les pierres empilées

Leur «chouchou», dans cette catégorie, ça reste François Beuchat, un habitué de la maison que «personne d’autre ne publierait si on ne le faisait pas.» Ce Jurassien de 68 ans vit toujours dans sa chambre d’enfant, entouré par quelques Pléiades, ses Gauloises bleues et une photo d’André Gide. «Il écrit à chaque fois le même livre, et il a des milliers de pages inédites, rédigées à la main. C’est une vraie petite voix particulière, mais il faut aller la chercher», explique Jasmine avec tendresse. Pascal conclut: «Quand un gars comme Beuchat vous confie une liasse manuscrite, ou quand Rochat vous envoie trois carnets Moleskine par la poste, qui contiennent tout son roman, vous vous dites que vous faites un beau métier. Mais que vous avez aussi une sacrée responsabilité.»

Trois oiseaux passent au-dessus du chalet. Le soleil a disparu derrière le Châtelet. «Heureusement qu’on ne doit pas en vivre, finalement, parce qu’on serait au bord de la crise de nerfs» annonce Jasmine en débarrassant les plateaux. Pascal ne quitte pas le vallon du regard et conclut, comme pour lui: «Ça ne serait pas impossible d’en vivre [Pascal Rebetez travaille toujours à la télévision à 60%, ndlr.]… Mais il faudrait redimensionner, sortir douze livres par an.» Il nous fixe un instant. «De mon point de vue, il y a déjà trop de livres qui paraissent en Suisse romande. Et j’aime bien ma situation. Je n’ai rien à prouver, à personne. Je fais des livres et je les pose les uns sur les autres.» Des cairns. C’est aussi simple que ça. En Valais, on les place sur les cols, aux détours des chemins. Ils servent aux randonneurs, qui se repèrent ainsi plus facilement.

 

Nom complet: Éditions d’autre part.
Raison sociale: association à but non lucratif.
Date de fondation: 1997 (maison fondée à la fin de la Revue d’autre part lancée en 1988 dans le Jura).
Lieu: Delémont; Genève depuis 2000.
Fondateur: Pascal Rebetez.
Collaborateurs actuels: Pascal Rebetez et Jasmine Liardet.
Diffusion: Zoé.
Impression: Imprimerie Gasser (Le Locle).

Parutions par année: 5-9.
Tirage moyen: 800 exemplaires.

Auteurs emblématiques: François Beuchat, Laure Chappuis, Jean-Pierre Rochat, Pierre-André Milhit, Corinne Desarzens.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: oui.
Best-sellers: Petite dépression centrée sur le jardin, Claude-Inga Barbey, 2000; L’Écrivain suisse-allemand, Jean-Pierre Rochat, 2012.

Secteurs de publication littéraires: roman, nouvelles, récit, poésie, écrivains neuchâtelois (1 auteur par année).
Autres secteurs de publication: livre d’images, photographie, beaux-livres.
Model éditorial: José Corti («l’homme, pas les éditions»).
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Blaise Cendrars.
Un «auteur de rêve» vivant: François Beuchat.