«Inventaire des lieux» et «Rue des Gares et autres lieux rêvés»

Deux volets d'un même dialogue littéraire

Fokus vom 23/09/2016 von Nathalie Garbely

La mémoire des lieux

Elles font partie de ces couvertures qui attirent le regard. Le grain du papier et le format du livre avivent la curiosité, alimentée par les premiers mots grappillés ici et là, avant que ne sonne le grand départ de la lecture. Inventaire des lieux de Laurence Boissier comme Rue des Gares et autres lieux rêvés de Claude Tabarini sont des ouvrages qu’on a plaisir à prendre en main. On y reconnaît le travail soigné de leurs maisons d’édition, respectivement art&fiction et Héros-Limite.

Dans ces livres parus à quelques mois d’intervalle, les deux auteurs genevois empruntent de semblables chemins de traverse pour interroger notre rapport au monde, à travers une collection de textes brefs portant sur des espaces. Ils y croisent joyeusement les fils autobiographiques du souvenir avec ceux de la mémoire collective, entre lesquels se glissent des interrogations, plus vastes, sur la place du vivant dans l’univers. Attentifs aux détails qu’ils excellent à rapporter, ils empruntent volontiers le ton conseilleur des guides de voyage ancien ou de la publicité contemporaine, qu’ils détournent, parfois jusqu’à l’absurde. À la fois touchants et drôles, portés cependant par des langues très différentes, ces deux textes résolument singuliers ouvrent un dialogue malicieux, qui ravira les lecteurs aimant à s’aventurer hors des voies hyper-balisées du romanesque.

Rêveries et souvenirs de Genève

Lorsqu’on libère de la cellophane le nouveau livre de Claude Tabarini, poète et jazzman, s’échappent onze images. On y découvre un coin d’immeuble dans le soleil, un vieil outil derrière une vitrine poussiéreuse ou le détail d’une façade travaillée par le temps. On y trouve ces «traces poétiques de la saison» qui émerveillent l’écrivain au gré de ses promenades solitaires. Prises par lui, ces photographies sont imprimées sur du fin papier, telles les vignettes d’album qui ont accompagné nombre d’enfances. Onze pages marquées d’un léger cadre blanc sont prêtes à les accueillir, pour illustrer ce texte qui s’attache aux observations de la ville de Genève et de ses alentours, tout en convoquant des références picturales, musicales, littéraires et mythologiques, comme pour sublimer ce qui se donne à voir. Au seuil du livre, les titres des près de 80 textes sont regroupés dans une table. Ponctués souvent de quelques vers libres, ces récits descriptifs portent des noms de rue et de quartier, ou d’institutions. Quelques fois, ils évoquent des rencontres, notamment avec Cingria. L’exergue, lui, évoque un lieu situé hors des terres genevoises: il relève le pouvoir d’évocation des «improbables syllabes» de Tolochenaz qui ouvrent à l’«évasion».

Discrètement, l’organisation du volume suggère aux lecteurs de s’inventer leurs propres parcours dans cette cartographie intime de Genève qui entremêlent les époques à la faveur des souvenirs et des récits familiaux. Elle reflète l’esprit libertaire et joueur de Claude Tabarini, qui lance de petites piques amusées contre toutes formes d’autorité normative, soient-elles policière, économique ou universitaire. Il prend soin cependant de nuancer ses critiques, en particulier lorsqu’une rencontre humaine prend le pas sur une institution. Il se souvient ainsi de la bienveillance d’un libraire, qu’il volait régulièrement, et de celle d’employés du service des impôts qui, il y a quelques années, recevaient, sans mot dire, ses formulaires remplis d’une note «surréaliste».

Le quotidien de la rue, la simplicité des petites gens, et les «domaine[s] de la rouille, de ruine et d’abandon où s’immiscent la poésie et l’aventure» obtiennent largement les faveurs de Claude Tabarini. Dans ce livre, il chante une Genève «baignée de soleil», où poussent des plantes semées par le vent. Il célèbre l’«air de fête» que la ville respire au son d’un instrument de musique ou dans une arrière-cour d’immeuble. Il ravive le souvenir de vieux hangars démolis qui offraient le gîte aux vagabonds. Il rend hommage à George Haldas qui, des divers bouts de papiers griffonnés qu’il lui avait remis, avait patiemment constitué son premier livre, L’Oiseau, L’Ours et le Ciel édité à l’Âge d’Homme en 1980. Tabarini raconte aussi les explorations en compagnie de son mycologue de père dans les jardins du Palais des Nations, où celui-ci était huissier, lorsqu’il ne jouait pas de l’accordéon dans les bistros.

La bise a depuis longtemps dispersé le souvenir du temps où le dénommé Jules Tabarini, ressortissant du Piémont et maçon de son état, créait de l’émoi dans les estaminets de la place, nécessitant l’intervention de la gendarmerie, et c’est dans l’épaisseur des murs, la mémoire de la pierre qu’il conviendrait de mener la quête.

Avec la ville, c’est l’écoulement des années que Claude Tabarini parcourt. Il ravive des époques anciennes, par ses sujets comme par son vocabulaire. «En» ces pages, on retrouve un large emploi de ce cette préposition qui, «en» d’autres temps, abondait sous les plumes. Certains lieux évoqués ont disparu ou se sont profondément transformés, d’autres en revanche semblent immuables, à l’instar des «antiques tea-rooms qui dorment au soleil» à Saint-Jean. Mais, s’il puise fréquemment dans sa mémoire, Claude Tabarini remarque également les particularités des années 2010. Il avertit notamment ses lecteurs, «amis», que s’asseoir est devenu pour ainsi dire impossible dans la gare Cornavin fraîchement rénovée. Le passage du temps interpelle l’écrivain sous toutes ses formes, pas uniquement dans son écoulement linéaire. Il observe également les cycles, ceux des végétaux et ceux des habitudes. Ainsi, il se réjouit du retour de ce barbu qui, souvent, passe la nuit sur le banc sous ses fenêtres et qui, au premier mai, trouve, année après année, un brin de muguet, un «cadeau» du monde qu’il ira échanger contre quelques pièces.
Et tout au long du texte, le poète affirme son goût des silences, paisibles et apaisants. Avec eux, il célèbre la «rêverie», élevée au rang d’un véritable art de vivre. Embellissant l’instant, elle permet l’échappée de l’esprit, ainsi que l’écriture. Elle mériterait que l’on s’y attarde, indéfiniment:

La ruelle [du Midi] est pentue où l’on suit du regard les rares passants qui la gravissent, nourrissant le rêve des terres inconnues. Ainsi la vie entière pourrait se passer, la vie de tous, inutile et belle comme le ciel d’été.

Très certainement les Genevois d’un jour ou de toute une vie interrompront-ils, avec délice, leur lecture de ces pages pour rêvasser à leur tour. Il est en effet plaisant, entre ces pages, de voir ressurgir ses propres souvenirs de matinées d’«esthète» aux Bains des Pâquis sous un ciel nuageux traversé de mouettes, près des invétérés joueurs de cartes. Néanmoins, la force d’évocation de ces proses dépasse le simple jeu de la reconnaissance. Aussi ces «lieux rêvés» distilleront-ils leur saveur bien au-delà des frontières. Et qui sait? Ces pages pourraient conduire à des virées en terres genevoises, rapprochant encore davantage cet ouvrage des guides de voyage auquel il emprunte des tournures. Les lecteurs s’en iront alors vadrouiller en ces recoins aimés par Claude Tabarini, à commencer par l’Îlot 13  qu’il habite et qui abrite une merveilleuse librairie d’occasion («bibliothèque» pour lui). À l’en croire, c’est à elle que l’on doit la création du premier TGV: «Des gens viennent là tout exprès de Paris, en quête des spirituelles nourritures dont leur pauvre capitale se trouve fort démunie».

Lieux habités et lieux communs

Dans Inventaire des lieux de Laurence Boissier, on retrouve des formules riches en conseils et en astuces. Mais ce sont moins des destinations et des itinéraires que des utilisations de types d’espaces qui sont décortiqués. L’auteure s’intéresse à des catégories spatiales – et langagières –, telles que «le train», «le musée», «le quai», «la cour de récréation», «le seuil», «le nord» et «l’utérus». Elle s’attache à «relier [leurs] usages autour du thème de la vie et de ce que nous en faisons».

La liste de ces lieux se dresse au fur et à mesure que s’écrit l’inventaire. Il n’y pas de table liminaire ici. Le livre progresse dans une composition en double page: à gauche, comme un titre, se lit le nom du lieu et, à droite, le texte qui mêle description, mode d’emploi et narration. Face au second texte, un second nom de lieu, précédé du premier qui est alors barré. Le troisième titre est, lui, précédé de deux lieux rayés, et ainsi de suite. Au terme du livre, l’énumération de la soixantaine de lieux occupe la quasi-totalité de la page de gauche. On pense bien sûr aux listes des «choses à faire». Mais, bien que tous les lieux relevés possèdent leur texte, cette liste-ci reste ouverte. Elle pourrait encore longuement se prolonger. Il s’agit donc plus d’une exploration des emplois de l’espace que d’une tentative d’épuisement des lieux de vie. On se souvient de Georges Perec, ainsi que d’auteurs de nouvelles anglo-saxons, comme le Richard Brautigan de La Pêche à la truite en Amérique (Trout Fishing in America).

L’Inventaire débute avec «la chambre d’hôtel», dans laquelle toute l’attention est portée au matelas:

Si nous considérons tous les éléments de la chambre d’hôtel en termes purement vibratoires, c’est le matelas qui l’emporte en intensité. Un matelas de chambre d’hôtel se charge en rapports humains allant du meilleur au pire qui se superposent en strates immatérielles, et nous nous couchons dessus. Souvent nous vivons à l’hôtel des moments pivots de notre vie: rupture du quotidien, pic hormonal, colloque, apprentissage de la solitude ou insomnie. À la fin de chaque séjour nous laissons, étalée sur les précédentes, une feuille de nous, absolument invisible à l’œil nu.

C’est cette tension entre la dimension collective d’un lieu et les couches de vécu déposés par chacun.e qui sera le fil de tout l’ouvrage, rédigé avec un humour pince-sans-rire et désopilant, dans lequel les ‘loosers’ peuvent devenir de téméraires héro.ïne.s.

Considérés d’abord sous un angle général, les lieux sont ensuite ramenés au particulier d’une l’expérience. Les textes sont souvent construits sur des enchaînements consécutifs. Ils suivent une logique d’exposition qui passe du fonctionnement optimal et théorique aux imperfections du vécu. Ainsi, on apprend que «l’entretien d’un aquarium prend du temps», que «changer la moitié du volume d’eau […] se fait en glissant une section de tuyau d’arrosage» dans une masse devenue «gluante» en quinze jours. Toutes les délicates étapes sont ensuite détaillées dans un paragraphe qui se conclut par cette chute: «une fois l’opération terminée, le tapis du salon est trempé». Cette logique, glissante, dérive aussi en empruntant les pentes du fantasme, savonnées par le désir ou le malaise, quelques fois décuplé par des projections angoissées. Dans «le train», le décolleté d’une jeune femme portant un «top tube», un haut sans bretelle tenu en place par les seuls volumes de sa poitrine, ne laisse personne indifférent. Tous les passagers se réjouiront que l’un d’eux, «un héros», se soit enhardi au passage d’un tunnel, pour «dégoupiller [cette] bombe» et libérer quelques instants ces seins du jersey.

À travers ces brefs récits, Laurence Boissier met au jour les travers d’une société normative, qui pèse, entre autres, sur les corps des femmes. L'Inventaire comprend les souvenirs d’enfance et d’adolescence d’une narratrice devenue mère d’adolescents. On y retrouve ce corps plus grand que la moyenne, qu’elle n’a pas toujours su habiter confortablement. Cette particularité physique lui a valu quelques scènes d’humiliation dans le milieu médical et du rejet dans le milieu scolaire – une forme de violence qui s’exerce, par exemple, dans les cercles de filles «qui [ont] tout du château fort pour celles qui en [sont] exclues» et qui [peuvent] vous éjecter comme on crache un noyau».

L’écrivaine se sert de l’humour non seulement pour faire rire mais aussi aborder, avec finesse et sensibilité, les grands et les petits drames du quotidien. La drôlerie est toutefois laissée de côté lorsqu’il est question d’un mal-être plus profond. Les lieux prennent alors une dimension métaphorique, à l’exemple de «l’épave» ou du «gouffre»:

De savoir mon gouffre si sombre et si profond, mes bras s’alourdissent et mes épaules s’affaissent. Le gouffre est omniprésent, surtout en novembre, mais pas toujours où je le suppose. Je ne me déplace pas autour du gouffre, c’est le gouffre qui se déplace autour de moi. Je ne me déplace pas dans le gouffre, c’est le gouffre qui se déplace en moi. Il est impossible à saisir.

Dans les traits de cette grande narratrice, on reconnaît la silhouette de Laurence Boissier, qui monte régulièrement sur scène avec ses complices du collectif Bern ist überall. Mais, ce texte tient davantage de l’autofiction que de l’autobiographie. L’écriture affirme, en effet, sa liberté face à la véracité des faits. C’est de là qu’elle tire sa force émancipatrice, comme le suggère le texte intitulé «la piste de danse». La narratrice y «[rhabille] son passé de paillettes». Elle offre une version valorisante et assurée de soirées endiablées, grâce à un «long travail de désinhibition», alors que dans sa jeunesse elle peinait à bouger harmonieusement ses membres au rythme de la musique. On saisit dans ce passage comment la littérature peut devenir le lieu du retournement du passé et de sa réappropriation, plutôt que de sa fidèle restitution.

Écrire les noms des fleurs

Rue des Gares et autres lieux rêvés et Inventaire des lieux se rejoignent en plusieurs points. Claude Tabarini et Laurence Boissier partagent des questions, un regard critique, une légèreté de ton, ainsi que des constructions de textes qui basculent du général au singulier, fortement inspirés de leurs vies. Ils terminent, de plus, leur livre de la même façon: ils se tournent vers les prés, affirmant un besoin, commun, de désigner exactement les fleurs qui y poussent.

Claude Tabarini écrit:

Nommer les fleurs comme un recensement toujours renouvelé de la mémoire, qui dans l’instant de la profération transmet et recrée.

Quant à Laurence Boissier, elle se lance dans l’énumération, interpellant chacun.e de ses lecteurs:

Pour toi, je recherche les noms des fleurs. Il y a là des bugles, de la véronique cresson de cheval, de la sauge des prés, des centaurées, des miroirs de Vénus, des corydalis, des nielles, des mélampyres, des boutons d’or et des pâquerettes. Tu te les représentes? Quand je marche dans ce pré, il me semble que les fleurs ont été déposées ce matin, sur leur tige. Les minuscules taches de couleur sont disposées avec une telle justesse sur leur fond vert que je ne peux pas m’empêcher d’attribuer à la nature des pouvoirs extraordinaire.

Marque d’un souci littéraire, ces champs de fleurs se lisent aussi comme des métaphores du vivant. Avec eux, après avoir suivi des trajectoires personnelles, on retourne à un plan général, à une échelle un peu différente, propice aux réflexions comme aux rêveries. Magnifiques graines littéraires, ce sont deux livres sur lesquels il vaut la peine de mettre la main, car, de leur lecture, on sort avec un doux sourire.