Cinq poètes pour l’été

Jacques Roman, Sibylle Monney, Leopoldo Lonati, Sylvain Thévoz et Vahé Godel

Fokus vom 28/07/2014 von Françoise Delorme

Oui, pourquoi ne pas emporter avec soi des livres de poèmes pendant les vacances d'été? Bien sûr, ils ne distrairont pas, si attentifs aux déchirements qui nous habitent ou nous menacent. Bien sûr, souvent, une sourde mélancolie les traversera, les lestera d'un poids qu'il faudra que le lecteur éprouve. Mais justement, c'est peut-être ainsi que la vie s'allège, puissamment vivante d'être partagée dans ses ressorts les plus intimes.

«Testament d'une humanité fragile... testament fragile», c'est ainsi que Jacques Roman qualifie le poème à la fin de Notes vives sur le vif du poème. Les mots, assemblés ici en aphorismes denses, animés par l'expérience d'une vie de poète, parlent pour toute poésie. Ces notes, au fil du temps, ont retenu à la fois l'élan surpris et surprenant qui nous emporte, le poète comme le lecteur : «et l'océan vient nommer le cœur». Mais Jacques Roman contrebalance aussitôt ce lyrisme par un éloge du travail, de la «gaucherie» qui lui est propre. Cet opuscule offre à la rêverie de quoi se nourrir et penser plus avant, pris entre bonheur et douleur d'exister, loin du cri qui habite certains autres livres du poète.

Le cri jaillit aujourd'hui du livre de Leopoldo Lonati Le parole che so / Les mots que je sais, traduit de l'italien avec fidélité par Mathilde Vischer et Pierre Lepori qui signe une postface informée et passionnée. Une douleur nette, écrite au plus près de la violence de la vie et du désir de lumière (d'apaisement? de consolation? je préfère imaginer un appel de clarté), se noue et se tord dans des poèmes d'une rare intensité, à la fois triviale, incarnée et très cérébrale:

Cette envie mais cette envie de
Grimper le                                                long de mon dos
Me faire une idée de ce qu'étaient
Les vertèbres                  mes vertèbres
 
Savoir quel goût avait                            la moelle épinière


Que ce livre soit d'inspiration ouvertement religieuse, adressé à un dieu silencieux incompréhensible et incompris, n'empêche pas la force poétique des textes ici rassemblés d'atteindre une puissance telle qu'elle déploie par ellipses successives, par rapprochements improbables, par revirements imprévisibles, une très haute teneur de pensée et de sensibilité qui perturbera et transformera chaque lecteur. Chaque poème est le fruit d'un grand travail  sur le langage, sur ce qu'il ouvre et ce qu'il cache, d'une interrogation poignante sur un silence existentiel déchiré et déchirant, d'une quête, parfois insensée, qui persiste.

Poignant, le livre de Sylvain Thévoz, De mort vive, l'est aussi. Ce poète, lui, fait plutôt confiance au langage. C'est avec des paquets compacts et tendus de mots qu'il semble pousser devant lui qu'il fait apparaître des blocs d'émotions, fissurés par des moments de vide lumineux et violents. C'est du corps qu'il est question, du corps malade, du corps menacé par la mort, travaillé par une continuelle métamorphose, souvent douloureuse. Mais pas seulement. Sylvain Thévoz fait question aussi de l'esprit, de l'amour, de la détresse, de la révolte, de la soumission, du désir de trouver quelque chose que l'on ne trouve jamais, écartelé entre l'élan et la peur:

le goutte à goutte là
me murmure je t'aime à l'oreille

Je l'aime follement moi aussi

Surtout, un tel livre, profus et mouvementé, excessif, cherche à endurer la vie, cruelle, fatigante, déroutante.

Dans Paravalanches, de Sybille Monney, au contraire, aucun lyrisme débridé. Une langue nue, claire, très ordinaire, veille à rester au plus près d'un réel pas toujours facile – deuil et désillusions sont au rendez-vous. Il se lève de ces proses très précises, quasi littérales si l'on veut dire par là qu'elles n'offrent en apparence pas de lecture symbolique, une sorte de sens affiné. On imagine de tels fragments plutôt comme les morceaux d'un seul poème à trous, une sorte de célébration du monde et de la vie, de la lutte et des pertes qu'elle impose à chacun, sans peur de ne pas réussir. La poète regarde, elle écoute, observe, se souvient et désire, cherche une musique juste. C'est par la sobre évocation de sentiments et d'aventures enfantines, banales, fragiles et étonnées, que le lecteur pénètre avec une curiosité avivée dans une expérience toute humaine des mots, de la montagne, de la forêt, des autres:

Les chaussures des enfants ne vieillissent pas.

Il est alors possible de construire un barrage plus ou moins sûr, provisoire. Il aura tenu, un peu, assez pour que le mot «vivre» prenne sens en se nourrissant d'un apprentissage singulier et solitaire de la langue, du partage de la difficulté d'être et de rester vivant, de «continuer. [Et de] Faire avec l'absence une présence.»

Absence comme consentie dans le livre de Vahé Godel, intitulé Chut…. Il est précédé d'un recueil écrit au début de sa vie d'écriture, Rouages (1963), plus classique où l'on perçoit bien quelques-unes des lignes directrices qui l'ont conduit à une  simplicité de plus en plus grande: identité multiple, riche, mais instable, passage inexorable du temps, menace de la mort, désir inassouvi de légèreté. Chut…, qui rassemble de courts poèmes presque transparents à force d'être polis, continue cette recherche, mais s'en distingue par une sorte d'apaisement. Très peu de noir sur la page. Le vide, autre facette du Rien, monte peu à peu dans chaque texte qu'il irrigue d'une vie qui se suffit de peu tout en le consumant. Effacement progressif accepté, attendu sereinement.

Lire des poèmes quand le temps ralentit, c'est le ralentir encore. C'est pouvoir prêter réellement attention à d'autres voix, très discrètes finalement, pouvoir en méditer chaque mot, chaque geste, chaque écho. Ces voix s'adressent à la part la plus profonde et la plus active de notre pensée, celle qui s'allie à notre pouvoir de contemplation.

Il est doux de pouvoir clore cette invite par un court sizain de Vahé Godel, une sorte d'hommage à la fragilité d'un chant qui n'est jamais seulement le nôtre, mais celui du monde auquel le poème s'entremêle et doit tant:

au pied de l'orme
tout semble
sur le point de sombrer
– seul un merle à la cime
interrogeant l'espace
persiste

       et signe