Les livres visuels d’art&fiction, éditions d’artistes

Entretien avec Pascale Favre et Alexandre Loye

Fokus vom 20/11/2014 von Elisabeth Jobin

Mais qui sont donc, qu’est-ce donc que les éditions art&fiction? Ovni éditorial romand, clique d’artistes, fétichistes du livre à l’humour vagabond? On ne se prononcera pas. Parce qu’art&fiction, justement, se fait un point d’honneur à échapper aux catégories. Petite structure divergente créée en 2000 à l’instigation de Stéphane Fretz et Christian Pellet, ces éditions d’artistes lausanno-genevoises s’emploient à faire du procédé éditorial une démarche artistique. Variant les voix, les formats et les collections, criant toute sa diversité, le collectif art&fiction compose mille manières de réunir sur la page textes et images, deux modes d’expression qui se complètent à l’envi, selon les besoins de l'artiste.

Outre un livret de douze cartes postales qui tirent une révérence sarcastique à l’erratum (Mille(s) râteaux), la maison publie simultanément quatre titres dans la collection Re:Pacific. L’occasion de découvrir coup sur coup les flamboyantes aventures de Marcel Miracle dans un texte aux résonnances surnaturelles qui se fond dans des images hallucinées (Nuit d’émeute sur la piste) ; les limbes documentaires d’Alessandro Mercuri (Le dossier Alvin) et les chemins intriqués de la mémoire chez Robert Ireland (Inframémoire). Pascale Favre, quant à elle, publie Présent presque parfait. Réflexion sur l’art pris dans son contexte historique, ce texte pétillant amène à découvrir les pérégrinations d’un artiste allemand au tournant du XXIe siècle. L’auteure alterne habillement les souvenirs de son personnage, écrits au passé, et les commentaires adressés au présent à une interlocutrice muette.
Viceversa a saisi l’occasion de cette quadruple parution pour rencontrer Pascale Favre, auteure et artiste, ainsi qu’Alexandre Loye, artiste qui accompagne les éditions art&fiction depuis leurs débuts. Tous deux membres du comité, ils nous parlent de l’identité hybride de ces éditions d’artistes…

Les éditions art&fiction se sont spécialisées dans le livre d’artiste plutôt que dans le texte purement littéraire. Quelle est l’importance d’une publication pour un artiste visuel?

Pascale Favre: Elle est essentielle, puisqu’elle donne une grande visibilité à sa création. En outre, elle permet au travail de l’artiste d’être plus largement distribué et diffusé.

Alexandre Loye: Les artistes n’existent que dans leur atelier. À l’heure où les critiques d’art se font plus rares, l’édition devient un espace fondamental pour s’afficher et se faire connaître, ou encore pour exposer une pensée. Dans le comité, on a tous ressenti personnellement ce besoin d’aménager un espace d’expression.

Dites-moi quelques mots sur la collection Re:Pacific, dans laquelle quatre titres viennent d’être publiés. Si j’ai bien compris, il s’agit de la réactivation d’une série plus ancienne?

AL: Oui, la première collection s’appelait «Pacific», tout simplement. Elle comprenait plus de titres à plus petit budget et au tirage moindre. Il y a quatre ans, on a décidé de la refonder, de la repenser pour donner plus de place à la forme. L’idée était aussi d’adopter des objectifs de librairie. C’est devenu Re:Pacific, qui est maintenant la collection centrale des éditions.

PF: Il faut savoir qu’art&fiction comprend plusieurs collections, qui permettent de décliner différents formats: par exemple, il a quelques années, nous mettions l’accent sur la collection Shushlarry, dont nous bricolions nous-mêmes les numéros dans nos locaux à Lausanne, avec l’imprimante laser et une reliure à la main. Nous revendiquions cette fabrication «maison» qui convenait très bien à des choses plus légères, expérimentales, à la demande. Nous reviendrons certainement à cette forme. Avec Re:Pacific, nous avons voulu explorer une autre méthode de travail. L’ambition était de trouver un imprimeur et des collaborations intéressantes, de soigner le texte autant que les images dans une approche plus perfectionniste.

Ce qui m’a marquée la première fois que j’ai tenu un livre de la collection Re:Pacific entre les mains, c’est son anonymat. Chaque livre est orné d’un bandeau informatif qui, une fois enlevé, laisse la couverture complètement vierge. Toutes les informations sont évacuées: titre, nom de l’auteur, éditeur, plus rien n’apparaît, l’objet est livré à lui-même…

AL: On était à la fois tiraillé entre une vision du livre littéraire, très classique, et quelque chose où on laisserait le livre aux mains de l’artiste. Prendre ces deux aspects en compte, c’est parfois une drôle de gymnastique. On s’est finalement mis d’accord pour poser une grille de base, commune à tous les litres de la collection. Tout en se disant que, si l’artiste a besoin de la faire péter, libre a lui. De notre côté, on se garde aussi la liberté de faire évoluer le format si nous le jugeons nécessaire.

Ce travail autour de la forme prend-il part à une revalorisation du livre, à l’heure où l’on publie en masse?

AL: Bien sûr, c’est une réflexion qu’on s’est faite au comité. On rencontre aujourd’hui beaucoup de livres mal édités: la négligence se remarque dans la qualité des images, la typographie, le papier, la forme, l’enchaînement, la relecture... Pourtant, tout cela compte! Même si on a un petit budget, on fait très attention à ce genre de choses chez art&fiction. Les membres de notre comité viennent d’horizons différents, mais nous partageons tous cet attachement à l’objet-livre.

PF: On travaille beaucoup sur les spécificités de chaque texte, de chaque livre, on fait en sorte d’intégrer au mieux les images au texte. Il ne faut pas perdre de vue que l’on édite des livres d’artistes: l’esthétique compte autant que le contenu. C’est une passion qui donne lieu à de grands débats chez nous.

On en vient à l’identité éditoriale d’art&fiction. Il s’agit d’un collectif. Quel est votre mode de fonctionnement?

AL: C’est une structure très horizontale, organique, qui permet une grande émulation: on réagit aux idées des autres pour les faire proliférer. Mais plus précisément, pour Re:Pacific, nous avons mis sur pied un comité de lecture qui étudie chaque proposition. Les décisions se prennent ensuite en commun. On reçoit de tout, des dessins commentés, des manuscrits, des projets divers, mais souvent bien avancés.

Si je comprends bien, les ébauches retenues sont ensuite suivies par l’un membre du comité.

PF: C’est ça, c’est le travail des parrains et des marraines. C’est un engagement assez conséquent, soit une bonne année d’accompagnement et de dialogue autour d’un projet. Le parrain/la marraine, d’entente avec l’auteur-e, intervient sur le contenu, mais aussi sur la forme, les jeux typographiques, propose des modifications, réagit aux intuitions de l’auteur-e, etc. La phase finale de la mise en page est assurée par Stéphane Fretz, qui garde une vue d’ensemble sur tous les projets.

C’est une véritable collaboration! Pascale Favre, vous avez publié Présent presque parfait chez art&fiction cet automne, bien que vous fassiez partie du comité. Pourquoi avoir choisi de rester à la maison?

PF: Le thème central de mon texte est l’art, l’évolution d’un travail artistique – c’est au fond un livre d’artiste qui parle d’art. Il y a énormément de petits éditeurs de qualité en Suisse romande, mais je ne voyais pas mon texte ailleurs que chez art&fiction, dans cette collection justement.

Et comment s’est passé le travail avec votre marraine, Noëlle Corboz?

PF: Je lui envoyais mon texte régulièrement et on s’est vues une dizaine de fois. J’ai apprécié ce regard extérieur sur le texte. Dans le travail artistique aussi, on en a besoin, mais l’écriture est un travail plus solitaire encore, et je ressentais la nécessité de ménager des dialogues, des respirations.

Vous êtes aussi artiste, et votre livre parle d’art. Cependant, si les images sont sollicitées dans le texte, elles n’apparaissent pas dans le livre, bien que le format s’y prêterait…

PF: J’ai essayé de produire des images, des dessins pour accompagner le texte, sans jamais être convaincue. Finalement, j’ai laissé tomber. Quant aux images de la couverture, elles ont été choisies avec Stéphane Fretz. Il ne s’agit pas de mes travaux, mais bien de ceux de la personne dont il est question dans le livre.

AL: Il y a des enjeux autour du rapport texte-image dans chacun des livres de la collection. Tous donnent lieu à des solutions spécifiques. Cela peut surprendre qu’une artiste visuelle comme Pascale décide délibérément de ne pas produire d’image dans son livre. Mais pour moi, l’absence des images évoquées dans le texte les rend plus présentes encore.

En plus d’être au cœur du texte, l’élément visuel est également présent dans la mise en page, où les passages au présent se découpent nettement de ceux au passé…

PF: Stéphane a accentué la différence entre ces deux niveaux narratifs par la mise en page, oui. Mais dès le départ, j’ai souhaité que la relation temporelle soit rendue visible par l’agencement du texte sur la page. Même si cette idée d’alternance reste assez simple, elle provoque un sentiment d’immédiateté à la lecture. Je voulais qu’on entre rapidement dans ces trente ans d’histoire que raconte le livre.

D’ailleurs, la narration classique, chronologique, est malmenée dans tous les livres de la collection que j’ai pu lire.

AL: Le système que Pascale a mis au point permet une économie narrative très efficace. Habituellement, les écrivains ont besoin de beaucoup plus de mots pour atteindre le même résultat, pour passer d’une temporalité à l’autre ou encore pour introduire un dialogue. Ici, on n’est pas le même état d’esprit, parce que nous publions des artistes, et les artistes ont tendance à être plus économes. Ils ont aussi recours à la mise en page justement, qui peut servir de guide pour le lecteur.

Votre personnage, Pascale, m’a beaucoup amusée. Cet artiste allemand a quelque chose de paternaliste quoiqu’attendrissant dans sa façon de vouloir dire et se faire entendre absolument. D’où vous vient-il?

PF: Il m’est venu de la personne avec qui je vis – quoique, comme dans le livre, lui et moi ne vivons pas dans le même appartement. Au cours des années, j’ai entendu l’histoire de son départ de l’Allemagne jusqu’à Genève une bonne trentaine de fois. En français, en anglais, en allemand, à chaque fois d’une manière un peu différente. Et puisque dans mon travail artistique et plastique, je travaille beaucoup sur le souvenir, la mémoire, sur la manière de raconter… j’ai eu un déclic. Je me suis dit que son histoire, je l’avais tellement entendue que je pourrais la raconter moi-même.
Alors j’ai essayé. Je suis partie quelques jours à la montagne, et de mémoire, j’ai écrit une trentaine de pages. Je ne lui en ai rien dit pendant près de deux ans. On continuait à avoir nos conversations autour de l’art, lui et moi. Je ne récrivais jamais tout de suite ce qu’il m’avait confié, je laissais mûrir et macérer les moments passés ensemble – peut-être parce que j’avais le sentiment de ne pas faire quelque chose de tout à fait honnête. Jusqu’à la fin, j’ai douté de mon droit à m’emparer de son histoire. Mais un jour, finalement, je lui ai avoué que j’étais en train de réécrire sa vie.

Comment a-t-il réagi?

PF: Si pour moi tout est vrai, pour lui tout était faux. C’est vrai que je le fais quand même passer pour un paternaliste, vous n’êtes pas la première à le dire.

Pour ma part, j’ai lu votre roman comme une fiction. J’ai pris votre personnage, justement, pour un personnage.

PF: Mais au final, le texte se transforme en fiction! Et lui passe de personne à personnage. L’écriture est un filtre, et il y a toujours un décalage entre la vie et ce qu’on en tire par les mots.