Éditions originales

Suisse romande – quelles sont les nouvelles maisons littéraires ?

Fokus vom 08/02/2015 von Viceversa / Le Persil: Vincent Yersin & Daniel Vuataz

À l’heure où le secteur du livre suisse est en crise, les maisons d’édition luttent pour leur survie. Le Message culture 2016-2019 de l’Office fédéral de la culture prévoit un soutien structurel aux maisons d’édition. On connaît les grandes enseignes historiques propres aux régions du pays, mais qui sont les petits éditeurs qui ont récemment fait leur  apparition dans le paysage suisse, animés par une seule personne ou en très petit comité? À Zurich, trente maisons d’édition indépendantes de Suisse alémanique se présentent actuellement au musée littéraire Strauhof avec le programme Publishers in Residence.

Et du côté de la Suisse romande, comment s’appellent les nouveaux venus ? La première édition du Salon des petits éditeurs, en octobre 2014, a rassemblé une quinzaine d’enseignes, pour la plupart genevoises. En collaboration avec le journal Le Persil, nous proposons le portrait de douze maisons romandes nées après l’an 2000: Olivier Morattel, Hélice Hélas, Les Sauvages, Encre fraîche, Le Miel de l’Ours, La Vachette alternative, Faim de siècle & Cousu mouche, Paulette, Le Cadratin, Autre part, Xenia et BSN Press. Tous les portraits, signés Vincent Yersin et Daniel Vuataz, ont paru dans Le Persil en septembre 2013. La première «Interview à l’arrache» présente Olivier Morattel. Elle est précédée de l’éditorial de la parution originale.

Les portraits de sept autres maisons seront à découvrir dans Le Persil du mois de mars 2015: Torticolis et Frères, Art & Fiction, Héros-Limite, La Baconnière, Pierre Philippe, Le Renard par la queue et les Editions Stentor.

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A l’heure de la publication libre sur Internet, de liseuses et de la numérisation à tout-va, les pessimistes s’alarment d’une disparition imminente du livre sous sa forme physique, ou du moins se posent sérieusement la question de son avenir. Déjà, on voit poindre la nostalgie dans leurs yeux quand ils parlent grain de papier ou reliure… Simultanément, d’autres fondent leur propre maison d’édition. En Suisse romande plus qu’ailleurs?
Le panorama éditorial local s’est enrichi, depuis l’an deux mille, d’un nombre important d’acteurs supplémentaires. Le morcellement et la diversité actuels sont saisissants. Qui sont-ils? Que viennent-ils chercher dans un milieu apparemment saturé?  Quel vide désirent-ils combler sur un marché structuré par quelques maisons historiques et inondé par la production étrangère? Voilà les questions qui nous sont apparues lorsque nous avons eu l’idée – qui sait comment? – de leur rendre visite, chez eux.
Quelques critères nous ont guidés: les maisons devaient être jeunes (n’exister au maximum que depuis une quinzaine d’années); elles devaient ensuite être « petites », c’est-à-dire, pour la plupart, non professionnelles et quasi individuelles; il fallait encore qu’une partie non négligeable de leur catalogue soit consacré à la littérature; enfin, le régionalisme de leur ligne ne devait pas être trop prononcé.

Nous emmenions avec nous des bribes de théories. Dans notre idée, les moyens techniques (l’informatique en particulier) permettent aujourd’hui de «compresser» entre les mains d’une seule personne ou d’une poignée d’individus plusieurs domaines de compétence qui autrefois relevaient de véritables professions – la composition, le graphisme, l’impression, la lecture de manuscrits, la diffusion, etc. Cette évolution, démocratisation réelle du métier à l’image de ce qui s’observe dans le domaine musical, saurait-elle rester sans effet sur les produits finis? Nous voulions aussi savoir comment ces éditeurs gagnaient leur vie, ce qu’ils connaissaient de leur métier, comment ils se situaient face aux maisons plus importantes…
Et puis… Et puis nous avons cédé, rangé au placard nos idées préconçues pour profiter le plus ingénument possible des nombreuses heures passées en compagnie de passionnés : du spécialiste des marchés internationaux aux amateurs les plus bénévoles, de la libraire reconvertie à l’imprimeur-typographe, tous doivent être remerciés ici – et nos excuses exprimées à ceux que nous avons oubliés.

C’est donc avec beaucoup de parti pris et de plaisir – avec tout ce que cela comporte d’erreurs et d’imprécisions – que Le Persil tire ici le portrait de ces «nouveaux éditeurs».

(Vincent Yersin & Daniel Vuataz, septembre 2013)

 

Interview à l’arrache

Olivier Morattel

Le Persil: Qu’est ce qui vous a poussé à vous lancer dans l’édition?

Olivier Morattel: Pour vous répondre de manière exhaustive, je crois qu’il est bien que je vous parle un peu de la genèse de ma maison d’édition. J’ai créé celle-ci il y a exactement quatre ans ! En septembre 2009. Ce passage à l’acte est dû au fait que je me suis rendu compte qu’après avoir exercé pendant plusieurs années les fonctions d’attaché de presse et d’agent littraire, j’ai eu envie d’aller plus loin, de franchir une étape supplémentaire dans le domaine du livre, en créant ma propre structure. Ce nouveau métier que je connaissais un peu à travers mon travail d’attaché de presse envers les Editions Castagniééé [animées par Stéphane Bovon entre 2003 et 2009, ndlr.], pouvait pour la première fois réunir mes compétences de financier, de conseiller en communication et de gestionnaire de projet tout en y ajoutant ma passion pour la littérature.

Vous êtes éditeur, certes, mais ascendant écrivain, libraire ou manager?

Je suis avant tout un maïeuticien et un communicateur. Ce qui signifie concrètement que je peux passer des mois avec un auteur pour qu’il donne le meilleur de lui-même, pour surtout qu’il réussisse à mettre, par écrit et dans son style propre, l’intégralité de son propos. Et quand le livre est terminé, je déploie une énergie folle à m’occuper de la promotion de l’ouvrage de mon auteur afin que son écrit ait sa chance de toucher le mieux possible les lecteurs.

Comment profilez-vous votre maison dans la pléthore de (nouveaux) éditeurs de Suisse romande ? Pourquoi, selon vous, assiste-t-on à une telle éclosion, un tel renouvellement ? Quelle image vous faites-vous de ce «milieu»?

Je suis proche historiquement d’Hélice Hélas et également de BSN Press de l’excellent Giuseppe Merrone. On assiste à un renouvellement naturel, car les anciens éditeurs sont dans la course pour certains depuis quarante ans et il y a donc une envie des jeunes éditeurs de se lancer à leur tour. En ce qui concerne le milieu, je regrette que l’on ne soit pas plus uni et plus solidaire, car nous tentons tous de faire vivre cette littérature romande.

Que pensez-vous des maisons historiques de Suisse romande encore actives?

J’ai beaucoup de respect pour mes prédécesseurs qui ont fait et font encore un travail admirable. Pour tout vous dire c’est grâce à Bernard Campiche, si je fais ce métier aujourd’hui. En effet, j’ai suivi tout le déroulement de sa carrière et je suis admiratif de ce qu’il a fait. Autrement j’entretiens avec les maisons historiques des relations courtoises, mais sans plus. C’est amusant de constater que Zoé et moi-même avons le même diffuseur français, la prestigieuse maison Harmonia Mundi. Mes publications, comme celle de l’éditeur genevois, sont donc très bien diffusées dans l’ensemble de la francophonie.

Un éditeur peut-il tout faire seul ? En quoi consiste votre travail au quotidien ? En déléguez-vous certaines parties?

À part la mise en page de mes publications qui est faite par mon ami l’éditeur Stéphane Bovon et la diffusion de «mes» livres, je fais tout moi-même. Cela veut dire que je m’occupe de la lecture des manuscrits, du travail éditorial, de la recherche de nouveaux auteurs, de la vérification typographique et orthographique des livres (j’ai une correctrice, mais je suis responsable de la qualité du produit fini), du choix de l’imprimeur, du contact avec les diffuseurs, les libraires, les journalistes et les lecteurs.

Quel est l’impact des nouvelles technologies numériques dans le métier ? La démocratisation des outils informatiques personnels et le «do-it-yourself» ont-ils révolutionné l’édition?

Tous mes livres sont imprimés soit en France, soit en Suisse par des maîtres imprimeurs qui privilégient le facteur écologique. A chacun son métier et je veux que mes publications soient les plus soignées possible.

Internet a-t-il réellement changé la donne? À quel niveau?

Au niveau des blogs et de Facebook qui sont des bons moyens de communication. Mais les médias classiques sont indispensables. Facebook par exemple n’est qu’un accélérateur d’informations. Cette plateforme ne se suffit pas à elle-même. Comme le contenu des blogs qui sont souvent repris dans des journaux historiques.

Etes-vous personnellement attaché à la « littérature romande » ? Cette notion est-elle pertinente dans le cadre de votre activité?

Je suis un défenseur acharné non pas de la littérature romande, mais des auteurs romands que j’essaie de faire connaître dans le monde entier. C’est le cas par exemple pour Jon Ferguson et Quentin Mouron.

Qui admirez-vous pour son travail éditorial? Avez-vous un modèle, des références, toutes origines et époques confondues?

Je ne vais pas être original, mais je suis depuis toujours admiratif de ce qu’a fait et fait encore Gallimard.

Quels auteurs aimeriez-vous voir se joindre à votre catalogue?

Michel Houellebecq, qui est l’un de mes écrivains préférés.

Comment distribuez-vous vos livres ? Etes-vous bien le «pitbull de la promotion» que nous a décrit Stéphane Bovon?

Je suis avant tout un ardent défenseur de mes auteurs et je fais donc tout pour que leurs publications soient le mieux connues possible. Et je m’entends très bien avec beaucoup de journalistes qui apprécient mes efforts et ma sincérité.

Faut-il à tout prix conquérir la France?

Pour vivre à 100% de l’édition oui! Ma position est intermédiaire. Comme je vous l’ai dit, je suis diffusé et distribué par Harmonia Mundi, ce qui m’assure l’excellence dans la mise en place de mes publications. Et donc il suffit un jour qu’un média important en France aime l’un de mes auteurs pour que celui-ci décolle totalement en France. J’y crois, mais je n’en fais pas une obsession.

Éditer à La-Chaux-de-Fonds, est-ce un choix? Pourquoi vous tenir à l’écart de l’arc lémanique?

La Chaux-de-Fonds est un état d’esprit. Cendrars, Chevrolet et Le Corbusier y sont nés… L’arc lémanique, je le pratique à travers le Salon du livre de Genève ou Le Livre sur les quais. Et je ne suis qu’à une heure de Lausanne. On ne parle pas d’une ville située dans les Grisons!!!

Un éditeur a ses spécialités. Mais quels sont vos points faibles?

Le manque de temps qui ne me permet pas de lire tous les manuscrits que je reçois.

Est-il possible de gagner un peu d’argent dans ce métier? À quelles conditions?

Oui, bien entendu. À condition de donner tout ce que l’on a dans les tripes. Mais cela reste des revenus modestes.

Les «petits» éditeurs ont-ils une fonction précise dans la chaîne du livre? Représentent-ils un laboratoire de nouveaux auteurs et nouvelles formes littéraires, ont-ils un poids? Du point de vue des grandes structures, font-ils figure de tremplin ou doivent-ils se contenter de ramasser les miettes?

Je n’aime pas parler de grands ou de petits éditeurs. Il n’y a que des personnes passionnées par leur métier, en tout cas en Suisse.

Quel avenir pour Olivier Morattel Editeur? A quoi ressemblera la maison dans dix ans?

L’édition m’a appris la patience et l’obligation de vivre le moment présent… Je ne fais pas de projections

(Propos recueillis en septembre 2013)

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Nom complet: Olivier Morattel Editeur.
Raison sociale: raison individuelle. 
Date de fondation: septembre 2009.
Lieu: La Chaux-de-Fonds.
Fondateur: Olivier Morattel.
Collaborateurs actuels: Olivier Morattel.
Diffusion: Harmonia Mundi.
Impression: Imprimeries Gasser (Le Locle), France.
Parutions par année: 3-4.
Tirage moyen: 2000 exemplaires.
Secteurs de publication: romans. 
Auteurs emblématiques: Jon Ferguson, Daniel Fazan, Quentin Mouron.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: non.
Best-seller: Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, 2011.