Les Cheveux de Lucrèce

Etienne Barilier

A l’origine de ce roman, la longue mèche de cheveux blonds de Lucrèce Borgia, qu’on peut voir à Milan, présentée dans un véritable ostensoir. Deux amis, Clément et Arnaud, qui se ressemblent comme deux frères, sont également fascinés par cette chevelure. Ils vont bientôt rencontrer une Lucrèce bien vivante, dans laquelle ils voudront retrouver, chacun à leur manière, celle de la Renaissance. Ils ne pourront s’accomplir qu’en la rejoignant, qu’en se faisant reconnaître d’elle, par l’amour ou par la force.
Dans la lumière de Florence, puis de Capri, le courage et la lâcheté, le sordide et le beau vont s’affronter et se combattre. D’abord impalpable et légère, puis implacable et violente, cette brève tragédie n’est pas sans rappeler les récits d’amour et de mort dont un Stendhal a pu s’inspirer pour ses ’chroniques italiennes’. Mais les personnages qu’elle met en scène, avec leurs espérances, leurs passions, leurs abîmes, sont bien d’aujourd’hui.

(Présentation du roman, éditions Buchet Chastel)

Rezension

von Marianne Brun

Publiziert am 08/02/2016

Depuis près de quarante ans, Etienne Barilier écrit des romans initiatiques dans lesquels la rivalité  de ses jeunes protagonistes les amène à découvrir la vie en même temps que l'art et ses beautés éternellement renouvelées. Il construit ainsi des drames ciselés d'une rare subtilité, qui caractérise aussi son dernier roman dont le machiavélique Les Cheveux de Lucrèce.

Nous sommes à Florence, un peu avant l'an 2000. Deux jeunes adolescents deviennent inséparables. Leur ressemblance est troublante, on pourrait les confondre. Or chacun possède un tempérament aux antipodes de l'autre. Clément est replié sur lui-même tandis qu'Arnaud est aventureux. C'est alors qu'ils tombent amoureux de la même jeune fille. La tragédie implacable n'a plus qu'à se dérouler.
Le récit se déploie dans l'ombre des grandes figures historiques de la Renaissance italienne. Il débute dans les sublimes jardins du lycée français datant des premiers Médicis, évolue dans les ruelles encore hantées par Marsile Ficin, Pic de la Mirandole ou Machiavel et se cristallise à Milan autour d'une mèche de cheveux de Lucrèce Borgia. Une mèche datant de cinq cents ans et pourtant toujours aussi vivante, attractive. Elle bouleverse les deux amis et son charme s'incarnera en Lucrezia, la fille d'un vieil orfèvre.

Clément et Arnaud évoluent ainsi dans un univers saturé de drames anciens, tous plus sulfureux les uns que les autres, et qui semblent fatalement les conditionner.
L'auteur évoque la légende de Lucrèce bien sûr, mettant en abîme les liens fusionnels qui unissent père et fille, aussi bien pour la Lucrezia du roman que pour son homonyme de la Renaissance. Il dévoile la duplicité de cette légende, entre vice et vertu, dont la mèche de cheveux, ultime relique, est «le plus doux des serpents» – une duplicité à l'image de l'attrait contrasté qu'éprouvent les deux garçons pour Lucrezia. L'auteur convoque également l'histoire d'une usurpation d'identité datant du XVIe siècle, celle de Martin Guerre, instiguée par un certain «Arnaud». Il cite Dorian Gray pour parachever le thème du double maudit qui corrompt les relations entre les deux adolescents. Et, enfin, plane sur roman une atmosphère propre aux violentes Chroniques italiennes de Stendhal.
De plus, il ancre son drame dans des décors intrinsèquement évocateurs. La Biblioteca Ambrosiana de Milan est propre à distiller des pensées supérieures, Rome est un lieu de pèlerinage sur les traces des Borgia ou du peintre Pinturicchio et Capri, enfin, est si chargée de représentations qu'elle donne une teinte particulière à tout récit qui s'y déroule.
Dans ce contexte, la tragique amitié des deux amis prend des allures de mythe. Le moindre de leurs gestes semble s’appuyer sur une légende antérieure qu'ils rejouent sans s'en apercevoir. Le récit possède une densité singulière et distille un charme vénéneux.

Les Cheveux de Lucrèce est un texte hautement référencé. Cependant l'érudition n'est jamais intimidante, et le style est sans afféterie. En effet, l'auteur, qui est également essayiste, ne truffe pas son récit d'explications, de discours ni de détails pointus. Il s'en tient à des évocations, les parsemant de manière subtile, faisant en sorte que ses personnages en discutent entre eux ou bien énonçant brièvement leur valeur en concluant par une petite pirouette qui relativise leur importance (« [...] car ce lieu abritait autant de chef-d’œuvre picturaux que de trésors scientifiques; ses murs, en outre, étaient couvertes d'inscriptions latines et grecques propres à diffuser dans les âmes et les esprits les pensées les plus hautes, les plus vénérables et les plus édifiantes, bref, de quoi faire bâiller tout enfant normalement constitué»).
D'autre part, il ne perd jamais de vue la contemporanéité de son histoire. Ses deux personnages sont inscrits dans la réalité sociale d'aujourd'hui. Clément est fils de profs et deviendra thésard en histoire de l'art, Arnaud est le fils du patron d'une entreprise de systèmes de sécurité des cartes de crédit et deviendra hacker. La verdeur de leur langue est également préservée («le blond pâle, mon vieux, c'est la couleur du sang délayé dans le jus de bite!»). L'auteur s'emploie d'ailleurs à rapporter les dialogues en style indirect libre, ce qui rattache d'autant plus son récit à une oralité actuelle.

Il y a donc plusieurs niveaux de lecture dans Les Cheveux de Lucrèce: une élévation vers le mythe en même temps qu'une vraie contemporanéité. Une tragédie actuelle ou une actualisation d'une légende oubliée. On pourrait très bien s'en tenir à cela car l'intrigue, servie par une belle ironie du sort, reste captivante de bout en bout même si on la lit au premier degré.
Cependant, cette dichotomie est partout. Elle problématise un thème cher à l'auteur. «Là, c'est l'esprit et l'âme qui le cèdent à la matière, qui se dissolvent dans la matière, le contraire de ce que faisait M. Amati, de ce que commençait à faire sa fille» observe Clément qui a découvert auparavant le monde atemporel des artisans en orfèvrerie. En effet, comment le monde de l'esprit peut-il cohabiter avec le monde de la matière? Ou comment un personnage matérialiste, défini par ce qu'il possède, peut-il être ami avec quelqu'un qui communie avec les pensées et les représentations artistiques de tous ceux qui l'ont précédé – et vice-versa?
Pour l'auteur, la conservation des apparences, le bling-bling sont sous-tendus par un mode de fonctionnement tortueux tandis que la sensibilité au Beau, la connaissance artistique, élèvent l'individu vers la grâce. Dans l’ultime duel qui opposera les représentants de deux systèmes de valeurs devant la belle Lucrezia, qui sera le vainqueur?

Presseschau (Auswahl)

Vengeance et fidélité, confiance et trahison, lâcheté et rédemption, pénombre et lumière, figure du double, amour idéalisé: des lignes de force archétypales structurent Les Cheveux de Lucrèce et irriguent ses thématiques. Etienne Barilier plante son action dans un décor de clairs-obscurs où jouent les ocres des vieilles pierres, où l’art et son histoire baignent les rêves des protagonistes et dirigent subtilement l’intrigue. Et on le suit avec un plaisir esthétique identique à celui qu’on éprouverait à arpenter le territoire familier d’un mythe. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 02.10.2015)