Les Dictées de la tortue

Jean-Jacques Langendorf

Ces dix nouvelles de Jean-Jacques Langendorf sont des contes du secret. Mais qu’il s’agisse de secrets d’État ou de secrets intimes, c’est de leur révélation qu’il s’agit. Des univers d’apparence invulnérable et minutieusement construits s’y dégonflent à la première piqûre d’épingle.

Romancier et historien, l’auteur invente un monde où la musique  et l’histoire forment la toile de fond du fantastique. C’est ainsi que dans «Les Dictées de la tortue» l’un de ces animaux, qui a rencontré Napoléon à Sainte-Hélène, prend la parole et livre les derniers états d’âme de l’Empereur. Ailleurs, c’est dans un décor romain antique que «Destin d’ours» dénonce l’opportunisme humain. Et dans «Brillantine», un destin de pianiste devient un hymne à la musique.

Ici, on chevauche une œuvre où s’enchevêtrent bonnes fortunes et mauvais sorts, mais où ceux qui meurent pour rien nous invitent à rire de la Camarde.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Interview de Jean-Jacques Langendorf

von Brigitte Steudler

Publiziert am 09/09/2005

Jean-Jacques Langendorf, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil que vous venez de publier aux Editions Zoé, Les Dictées de la tortue, vous vous plaisez à faire parler la tortue que Napoléon aurait connue de son vivant. Pouvez-vous nous éclairer sur les circonstances qui vous ont amené à imaginer une si surprenante histoire?

Ces tortues de Sainte Hélène, Napoléon les a effectivement connues, le dernière étant morte il n'y a pas très longtemps, si je ne me trompe pas. Mais l'idée de cette nouvelle m'est venue autrement: une revue littéraire parisienne m'ayant demandé une contribution pour un numéro consacré au thème «cercle», je me suis mis à réfléchir ou, plus exactement, à emmagasiner l'idée dans un coin de mon cerveau. Et un beau jour, le thème était là, la nouvelle était pratiquement écrite dans ma tête. C'est d'ailleurs presque toujours ainsi que cela se passe chez moi. Il suffit généralement d'un «détonateur» insignifiant - un mot, une odeur, un événement futile - et le texte «explose» très rapidement pour prendre forme. A partir de là j'écris très vite, ne corrigeant presque pas.

Dans la nouvelle qui suit «Deux tombes, un homme», enchaînant dans l'imprévisible le plus total vous nous faites les témoins d'une scène incroyable: le général Guisan dévoilant au major Barbey n'être rien moins que l'auteur des œuvres de Charles Ferdinand Ramuz. Quel a été votre secret dessein en rédigeant un tel récit? Susciter des réactions indignées dans le monde littéraire romand? Ou célébrer à votre façon l'entrée de Ramuz dans la prestigieuse collection de la Pléiade (prévue pour octobre 2005)? Cela va de soi que ceci ne sont que de vagues hypothèses, seuls nous intéressent ici vos propres motifs...

Le déclic s'est produit comme pour« Les dictées de la tortue». Un ami m'a signalé, incidemment, que Ramuz et Guisan reposaient dans le même cimetière, à Pully. Le lendemain matin déjà la nouvelle était composée dans ma tête. Je n'avais plus qu'à l'écrire. Je n'ai pensé ni au monde littéraire romand, dont je suis très éloigné, et encore moins à l'édition de la Pléïade. Mais cette nouvelle m'a aussi permis de rendre tant soit peu l'ambiance qui régnait en Suisse durant ces mois resplendissants de mai-juin 1940, alors que les chars allemands déferlaient sur la France. C'est une époque qui me fascine. En fait l'histoire procède d'un fantastique qui est celui de E.T.A. Hoffmann ou de Gogol, deux auteurs qui, dans ma jeunesse, m'ont fortement influencé, influence particulièrement sensible dans mon premier recueil de nouvelles, Neuschwanstein sur Mer publié en 1978.

Enfin, plusieurs de vos nouvelles abordent l'éblouissement et l'intensité des émotions que chacun d'entre nous a pu vivre dans son jeune âge, avec en plus dans «Histoires de livres» la découverte passionnée et dévorante de la lecture. Vous semblez avoir gardé un rapport très fort avec votre enfance, que pouvez-vous nous en dire? Pourriez-vous évoquer les titres des lectures qui ont le plus marqué votre jeunesse? Ou sont-ils ceux mentionnés dans cette nouvelle dont la fin, paradoxalement, relève d'un sentiment proche de la superstition qu'on peine à imaginer être vôtre…

Jusqu'à ces dernières années, je ne me suis guère préoccupé de mon enfance. Elle a été passablement agitée, aventureuse et heureuse. Mais maintenant, elle s'impose à moi, à travers des images d'une précision extraordinaire. C'est là un phénomène bien connu: plus on se rapproche du cercueil et plus le berceau s'affirme! Enfant solitaire, qui avais une horreur quasi physique de l'école (et qui faisais preuve d'un indéniable génie inventif pour ne pas y aller), j'ai été un grand dévoreur de livres, précisément ceux que je mentionne dans la nouvelle «Histoires de livres». Je me suis englouti dans ces prodigieux récits pour la jeunesse du XIXe siècle, corsetés dans leurs splendides reliures-cartonnages qui font aujourd'hui les délices des bibliophiles. Puis, vers vingt ans, tout a changé. Cela été la découverte foudroyante des Mémoires d'un Révolutionnaire de Victor Serge, des Sept Piliers de la Sagesse de T.E. Lawrence, du Kim de Kipling, de Guerre et Paix de Tolstoi. Et ces lectures n'ont jamais été innocentes, elles ont dirigé ma vie dans des directions inédites: Victor Serge : attentat anarchiste contre le consulat d'Espagne à Genève [auquel J.-J. Langendorf a participé, ndlr]; T.E. Lawrence: départ pour le Proche-Orient; Kipling, travail dans la clandestinité; Tolstoi: métier d'historien militaire, etc. Mon installation en Autriche est certainement due pour une bonne part à la lecture de Stifter.

Pour terminer, songeant aux nombreux essais et études historiques dont vous êtes par ailleurs l'auteur érudit, pourriez-vous nous dire de quel personnage historique en particulier vous vous sentez le plus proche?

Pour écrire mes deux volumes consacrés à la vie et à la pensée du général Jomini, j'ai vécu longuement en osmose avec ce dernier, tout en conservant la distance critique nécessaire, très nécessaire même, à son égard. Disons donc Jomini qui, grâce à son exceptionnelle longévité, a traversé des époques fascinantes, se trouvant au centre de ce qu'on appelait jadis «l'épopée impériale», d'abord comme général français, puis comme général russe. Mais, comme historien, comme stratégiste à la vive intelligence, il a sans cesse cherché à dépasser l'événement, s'efforçant de comprendre en profondeur les mécanismes du devenir historique et de la guerre. Bref, il a su réfléchir à ce qu'il avait vu. Il y aurait bien entendu aussi Jeanne d'Arc, dont je m'occupe beaucoup actuellement. Mais il faut bien y réfléchir, car mourir brûlé à dix huit ans, hum...

Presseschau (Auswahl)

[…] [Jean-Jacques Langendorf] récidive aujourd'hui avec Les Dictées de la tortue, dix nouvelles diablement inventives composées autour d'une énigme, et dont le retournement final boucle le cercle ou s'achève sur une pirouette. "Des histoires d'ours, on en sait et on sait", disait Charles-Albert Cingria. Celle que raconte Langendorf retrace, avec une belle virtuosité dans la variation répétitive, le destin séculaire de cet animal totémique, de sa forêt originelle de la Pannonie romaine où il porte fièrement son patronyme d'Ursus au nounours offert à Noël à deux enfants qui le martyrisent avant de l'envoyer rejoindre les épluchures et les papiers gras d'une poubelle. Le conteur inscrit ses histoires non seulement dans le temps, avec une prédilection pour le XIXe siècle, mais aussi dans la durée. Avec lui, le lecteur s'étonne, se prend à rêver, va de surprise en surprise, ne distingue plus bien la fiction de la réalité: ainsi dans l'étrange "Mort d'Albéric Magnard", où tout ce qui est dit de ce compositeur qui fut l'élève de Vincent d'Indy est parfaitement véridique quant aux faits, mais nourri des considérations personnelles de l'auteur. […] S'il arrive au conteur de forcer le trait, parfois jusqu'à un grotesque parfaitement assumé (par exemple dans "Brillantine"), il sait aussi faire preuve de légèreté en suggérant plus qu'il ne dit. Promenade songerie sur la vie, la fuite du temps, la mort douce, "Le géant de l'Apennin" tisse des correspondances entre des lieux et des temps différents, grâce au souvenir de Guerre et paix qui surgit sur fond de… motoculteur. Chez l'auteur, le rapport à l'enfance semble essentiel avec ses longues rêveries, ses intuitions premières et ses lectures fondatrices. Ce sont elles qui irriguent le conte initiatique "Les Yeux bandés", la quête existentielle d'"Histoire de livres" et surtout l'extraordinaire méditation sur un tableau du Titien de "Torture: travail d'esthète". […] (Isabelle Martin, Le Temps, 30.05.2005)

Dix nouvelles sans véritable fil rouge apparent. Si ce n'est la lecture de l'une d'elle. Qui s'apparente moins à une nouvelle qu'à une confession. Voire une mise en abyme de toute l'œuvre fictionnelle de Jean-Jacques Langendorf. Cet historien militaire reconnu explique, dans "Histoire de livres", les trois ouvrages qui ont déterminé tout son imaginaire: Mickey aviateur, Le cirque Piccolo, et Reine des Corsaires. Dans les livres, on remonte le temps. Celui d'une histoire. Celui d'une invention. La fiction dégonfle les secrets. D'État ou intimes. Écrire, c'est pouvoir tout faire. Tout articuler. Transfigurer la chronologie, la logique, la raison. Bien avant le cinéma et le savoir, ce sont les illustrations, les dorures des couvertures, les couleurs de celles-ci, la magie de ces histoires fantasques ou pseudo-héroïques qui ont modelé durablement l'imaginaire de celui qui devient à son tour passeur de mots. […] (Jacques Sterchi, La Liberté, 16.04.2005)

L'esprit du conte est incessamment menacé par le besoin de tout ramener à l'ordinaire et à l'utilitaire, comme le rappelait Dino Buzzati dans une nouvelle où l'on voit, tout mélancolique, le Croquemitaine errer nuitamment de fenêtre en fenêtre en espérant effrayer un peu les mioches, lesquels, mal éduqués par des parents gravement positivistes, ne croient plus en lui. Horreur de penser que la formule magique d'"il était une fois" ne puisse plus réunir les hommes sous l'arbre à palabres… Or voici ressurgir cet immémorial génie des peuples qui inspira les conteurs de toutes les cultures – de Gilgamesh à Kipling ou des légendes recueillies par Grimm, Astafiev, Calvino, ou Ceresole en terre vaudoise, entre tant d'autres, aux contes romantiques ou fantastiques d'un Edgar Allan Poe – dans une suite réellement extraordinaire (au sens premier) de nouvelles bousculant à vrai dire toutes les conventions du conte, sous un titre invoquant magiquement un Animal totémique: Les Dictées de la tortue. […] De plus en plus libre et fou, comme un constructeur de "folies", le conteur culmine dans l'extravagance profonde (jamais gratuite, mais ne craignant pas le gros trait) avec Brillantine, superbe évocation de l'effondrement d'un talent d'artiste contaminé par l'envieuse médiocrité; et le thème de la source de l'art, mêlant grâce et sacrifice, élévation et trivialité, est repris dans l'étonnante Torture: travail d'esthète, autour de l'Écorchement de Marsyas du Titien; et la place nous manque pour détailler la tragique et belle Mort d'Albéric Magnard, opposant les règles de l'art et de la guerre ou l'épatante Histoire de livres, savoureux hommage au vice impuni célébrant la formule "il existe, mais je ne l'ai jamais vu!", en passant par le cri de guerre de Mickey ("Ah! je suis content d'avoir une mitrailleuse", le saint pollen de poussière de la librairie Jullien à Genève ou Les sept piliers de la sagesse… Folle sagesse enfin de Langendorf, styliste dans la masse, écrivain romantique de torrentueuse énergie, lansquenet de la plume que, pour l'essentiel, porte l'esprit du conte. À cheval, ami lecteur! (Jean-Louis Kuffer, 24 heures, 12.04.2005)