Avec les chiens

Antoine Jaquier

«La nouvelle explose comme une bombe en temps de paix.» Sud de Paris, juin 2013. L'ogre de Rambouillet sort de prison. La justice estime que ce tueur d'enfants notoire a payé sa dette. Les familles des victimes voient à nouveau leur existence voler en éclats. Une relation se tisse entre Michel, un des pères, et le bourreau. Entre désir de vengeance salutaire et fascination morbide, le désastre gronde. De sa verve percutante en diable, le romancier questionne ses personnages sur leur capacité de survie. Michel se débat malgré eux - malgré lui-même.

(Présentation du livre, éditions L'Âge d'Homme)

Noir sur noir

von Romain Buffat

Publiziert am 28/09/2015

Après son premier roman Ils sont tous morts (L’Âge d’Homme, 2013), lauréat du prix Edouard Rod 2014, le deuxième roman d’Antoine Jaquier était attendu. Publié chez le même éditeur, Avec les chiens «allume autant le feu des sentiments que celui des polémiques» prévient, ou anticipe, la quatrième de couverture. Prophétie auto-réalisatrice ou effets véritablement générés par le texte, difficile à dire.

Ce qui est certain en revanche, c’est la noirceur du sujet. Gilbert Streum, dit l’ogre de Rambouillet, kidnappeur et tueur d’enfants (pédophile?), sort de prison après treize ans d’incarcération. Les pères de trois victimes l’attendent à la sortie pour se venger; les femmes, elles, sont absentes, lâches ou suicidées. Une relation se crée entre Streum et Michel, l’un des pères, désigné pour tuer l’ogre. Afin de s’en approcher, et comme il est journaliste, Michel prétexte vouloir écrire un livre sur Gilbert Streum. Rapidement, il se retrouve pris au piège d’une fascination morbide pour le bourreau de son fils. Tout cela est pris en charge par une narration bien huilée – osons parler de page turner – alternant les passages racontés à la troisième personne et les passages où Julien prend la parole. Julien, le quatrième enfant séquestré, survivant des horreurs de l’ogre, entre-temps un jeune homme de vingt-trois ans, qui aime écrire. «Chaque nuit [il] rêve l’été de [ses] dix ans.» Pendant trois mois, il a vécu attaché devant la ferme avec les chiens, il a dormi à la cave ou dans le lit de Streum, il l’a lavé, s’est fait battre. Mais à l’heure de raconter cette histoire, il oscille entre la haine et la reconnaissance envers Streum de lui avoir offert, le temps de son kidnapping, un «père»:

Le mois d’août est clairement moins pénible. Je m’habitue. Ce qui faisait souffrir devient presque normal.
Et je m’améliore en cuisine, Gilbert le dit souvent.
Il me fait des cadeaux.
Comme la console de jeux qu’il me laisse à la cave.
Et je l’appelle «Papa».
Ça me fait un bien fou. (p. 33)

De quoi, évidemment, dérouter le lecteur. Dérouter, voilà le maître-mot de ce livre où les aspirations des personnages se délitent au contact de Streum. Michel, initialement animé par l’esprit de vengeance, se lie d’une monstrueuse amitié avec l’assassin de son fils et suit les conseils prodigués par celui-ci pour obtenir des rendez-vous avec des filles rencontrées sur internet et s’adonner au sadomasochisme. Le tableau est sombre? Peu importe, Jaquier l’assombrit davantage à chaque page, jusqu’à la fin du livre.

On en vient même à se demander s’il ne s’agit pas d’un défi: aller toujours plus loin dans le glauque, éteindre la lumière pour ne laisser de chance à personne, côtoyer le pire; bref, broyer du noir. Ni les personnages, ni les lecteurs ne seront sauvés. S’il est extrêmement pénible d’observer les personnages se détruire sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, la conclusion du roman, en plus, déçoit par son caractère racoleur et superficiel.  En quelques pages, on passe d’un roman noir de vengeance à une course au buzz littéraire – on se croirait dans l’affaire Harry Quebert, ce qui, vu la gravité du sujet, est regrettable.

Michel réussira-t-il à exécuter la sentence de mort prononcée de concert par les pères des victimes? Julien parviendra-t-il à se venger du traumatisme subi? Sans dévoiler la fin, remarquons simplement qu’elle fait appel à une pirouette facile et peu crédible. La phrase de Jaquier, qui était plutôt bien tenue, précise, cinématographique, finit à ce moment par perdre brusquement toute sécheresse, son scalp, pour ne donner au lecteur que des explications, essayant vainement de justifier la volte-face de la narration. Proposer une telle fin n’est pas seulement pauvre et sans intérêt, c’est surtout très cynique. On peut se réjouir d’avoir été à ce point pris par l’histoire et ne rien avoir vu venir. Mais on peut aussi déplorer cette sortie de l’horreur par le cynisme. Comme s’il n’y avait que cela pour survivre, le cynisme, et comme si on ne nous en servait pas assez au quotidien.

Presseschau (Auswahl)

Suspendant tout jugement, l’auteur dresse l’état des lieux glaçant d’un monde où le manque d’amour est une lame de fond dont les répercussions sont infinies. Simple et percutante, l’écriture se contente en revanche de servir ce propos de manière efficace sans vraiment faire entendre une voix singulière. (Anne Pitteloud, Le Courrier, 02.10.2015)