L’Ordonnance respectueuse du vide

Marie-Jeanne Urech

«Z donnait l’image d’une bourgade paisible, lovée contre sa tour de l’Horloge comme un crotale au soleil, à l’âme si pieuse que l’eau bénite coulait des chenaux. Mais quand le regard embrassait un peu plus large, on découvrait les grues qui grignotaient la terre tandis que dans la lumière dorée du couchant brillaient des immeubles luxueux avec piscine quatre saisons. […] Lorsqu’il con templa la ville, de cette colline qu’il apprendra à nommer belvédère, cette ville de Z longtemps oubliée au point de figurer en queue d’alphabet, entourée à présent d’une forêt de grues étincelantes et prometteuses, Modeste n’eut aucun doute qu’il entrait au paradis.»

(Marie-Jeanne Urech, L'Ordonnance du vide, quatrième de couverture, L'Aire 2015)

Rezension

von Nathalie Garbely

Publiziert am 23/11/2015

C’est sens dessus dessous que s’ouvre L’Ordonnance respectueuse du vide de Marie-Jeanne Urech. «Longtemps oubliée au point de figurer en queue d’alphabet, entourée à présent d’une forêt de grues étincelantes et prometteuses», la ville de Z est pour la première fois accessible un quinze février, alors qu’elle a toujours été enclavée en hiver, «protégée des troubles-fêtes» par le glacier. Ce jour-là, au seuil du premier chapitre qui s’intitule deux, tandis qu’une ambassade part «prier le pape de rendre [son] ampleur» au glacier, arrive «l’étranger». N’ayant «aucun doute qu’il entr[e] au paradis», celui-ci découvre qu’on y avance «à reculons». Il est pris dans la procession d’une foule hilare, que les lecteurs reconnaissent comme un jour de carnaval. Au terme des festivités, chacun rentre chez soi, s’y enferme à double tour, hormis l’étranger. Personnage naïf, «averti de rien», dont c’est le premier voyage, il s’émerveille lorsque dans les vitrines s’allument des maquettes de chantier qui rendent tangible ce «paradis immobilier» qui l’a fait venir. Aux yeux de cet artisan-menuisier, dont on apprendra qu’il a perdu son emploi, ces dizaines d’appartements à venir sont la promesse de nombreuses commandes de meubles, et donc d’une vie nouvelle et meilleure. Mais si la ville de Z est effectivement un paradis, celui-ci se révélera d’une toute autre nature.

À Z, les habitants se montrent accueillants mais restent distants. On s’observe, on se surveille sans se condamner. On laisse au «ramoneur» qui s’occupe de «blanchir» le «côté sombre» des citoyens, le soin d’effacer leurs «mauvaises conduites». En dépit des nouvelles constructions, aucune chambre ne s’y loue qui ne soit hors de prix. Des immeubles entiers sont laissés vides et personne ne sont songe à les meubler. En revanche, des noms sont sur toutes les boîtes aux lettres que relèvent régulièrement des chauffeurs de limousine. Les locataires, eux, ne se montrent qu’une fois l’an. Ils ont été rebaptisés «Nos chers Morts» par les résidents. Un nom est également attribué à l’étranger, à qui personne n’a pris le soin de demander son nom, alors que tous partagent la même langue; il s’appellera désormais Modeste. Dans le logement qu’il occupe illégalement, ayant plus d’un tour dans son sac, ce dernier sort de sa besace des outils et se met à fabriquer des meubles pour présenter son travail.

Au gré de ses rencontres, Modeste découvre le fonctionnement et les logiques particulières des habitants de Z. Trois imposantes figures se démarquent. Représentant du pouvoir exécutif, le Mairesse porte un nom «en forme de compromis», marque de l’ambiguïté de son sexe. Grand absent, dont la venue est perpétuellement repoussée, Monsieur Island exerce néanmoins une action omniprésente sur la ville. Il est à l’origine de ce projet immobilier qui avance, qui transforme la ville et la campagne alentour, avec un «impacte dramatique sur l’environnement». C’est lui qui a imaginé ce système permettant d’être à Z sans y être et, surtout, de gagner beaucoup d’argent. C’est aussi lui qui, avec une générosité qui est loin d’être gratuite, offre ces nombreux divertissements à la population: des fêtes, des spectacles et de l’alcool, servi à volonté au bar de la Croix d’or. Enfin, personnage haut en couleur, la Mère supérieure défend le pré carré de son couvent. Refusant de vendre du terrain, elle résiste à l’avancée des grues de chantier. Mais elle peine à trouver des jeunes femmes prêtes à rejoindre les ordres. Or, les sœurs décèdent les unes après les autres. Et, particularité locale qui stupéfie Modeste, «la mort d’une sœur du couvent [est] toujours accompagnée de la mort d’un citoyen. Pour diluer les remords».

Après s’être attaquée au commerce des matières premières dans Le Train de sucre, avec L’Ordonnance respectueuse du vide Marie-Jeanne Urech interroge très directement ce paradis fiscal à l’hospitalité variable qu’est devenue la Suisse. Développée sur un ton comique, la critique est explicite, excessivement parfois. Outre le choix de ce sujet peu traité littérairement, c’est l’usage créatif de la langue qui fait la richesse de ce nouveau livre, à l’image de son titre aussi intriguant qu’évocateur. Le style de l’auteure, qu’on reconnaît d’emblée en ce qu’il mêle l’univers du conte et la description de la réalité la plus contemporaine, est ici pleinement au service du récit.

Une série de néologismes donnent de la saveur à ce texte et le développement de l’intrigue s’appuie sur de nombreuses expressions prises au pied de la lettre. Ainsi, peinant à trouver des clients, Modeste fabrique avec le plus grand soin un millier de papillons enluminés qu’il glisse dans les boîtes aux lettres de la ville pour proposer largement ses services. Il reçoit ensuite, comme en échange, la visite d’Elytre, une femme-papillon dont il s’éprend immédiatement et qui deviendra sa compagne. Personnage mystérieux, Elytre «ne parl[e] pas, mais [a] l’œil. De multiples yeux comme certaines déesses ont de multiples mains». En s’appuyant sur la logique du conte, quoiqu’alourdi par des répétitions (notamment sur l’exiguïté grandissante de l’espace), le récit décolle peu à peu dans un univers où l’imaginaire le dispute à la satire. Deux enfants à la recherche d’un nouveau continent, Yaplakou et Zibeline, peuvent soudain faire irruption. Puis, à Modeste, héros de cette histoire, il sera demandé de mettre hors d’état de nuire la figure monstrueuse qui menace la collectivité – on se gardera de trop en dire, afin de préserver le plaisir des futurs lecteurs. Le tout est porté par une voix narrative malicieuse, qui joue avec des effets d’annonce, qui s’adresse directement aux lecteurs, tout en reconnaissant ne pas tout savoir de ses personnages, ce qui leur «assur[e] encore un semblant d’intimité».

Dans ce récit mené joyeusement, au cours de chapitres qui sont au nombre de douze comme les mois de l’année, plusieurs rapports au temps s’opposent, et avec eux des systèmes de valeur: l’organisation ancestrale des tâches rythmée par le clocher de l’église, la frénésie d’accumulation capitaliste ou la succession des travaux agricoles. Tous s’avèrent désormais problématiques, alors que le temps continue de passer. Signes d’une transformation du monde profonde et menaçante, les «craquelurlements» du glacier. Ses grondements s’amplifieront jusqu’à devenir de «terribles rebedoulées», des grondements, des bruits faisant «froid dans le dos». Une catastrophe aura effectivement lieu, et tous les habitants de Z ne seront pas capables d’imaginer leur échappée.

L’Ordonnance respectueuse du vide, qui tient du roman comme du conte philosophique, se révèle moins léger qu’il ne paraît d’abord. Malgré son caractère parfois schématique, c’est un récit qui emporte facilement les lecteurs prêts à s’en laisser conter.

Presseschau (Auswahl)

Notre imaginaire, réveillé par les charmes du «il était une fois» et les émanations surnaturelles, butte en même temps contre ces effets de réel d'autat plus grinçants qu'ils surgissent en plein enchantement. Marie-Jeanne Urech réussit là un livre précieux, à une époque où la passion littéraire pour le vrai l'emporte trop souvent. (Maxime Maillard, Le Courrier, 13.11.2015)