Le Mur grec

Nicolas Verdan

Après Le Patient du docteur Hirschfeld, le nouveau roman de Nicolas Verdan. Un roman «noir» qui nous embarque en Grèce, pays en proie à une crise économique sans précédent et où sévissent la corruption et le trafic d’êtres humains.
Le Mur grec, c’est l’histoire trouble de la construction d’une frontière de barbelés sur les bords de l’Evros, le fleuve marquant la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie. Ce roman est le fruit de deux ans d’investigations en Thrace orientale et à Athènes. La narration littéraire rend ici compte d’une réalité observée lors de reportages sur le terrain. Les personnages sont fictifs, mais leur profil et leur histoire s’inspirent très précisément d’authentiques rencontres de Nicolas Verdan avec des membres de l’agence européenne en charge de la lutte contre l’immigration clandestine, de la police grecque et des réseaux de prostitution en Grèce. Le mur grec est désormais construit. Il n’empêche pas les mots de passer.

Un extrait du roman:
«La jeune femme regarde Agent Evangelos qui répète en lui-même « Parce que je vous ai menti, parce que Polina ment, comme Alisa Model, comme ment la direction, comme mentent les gardes-frontières, comme mentent les migrants lors de leur interrogatoire, comme je me mens à moi-même, comme tout le monde ici en Grèce ment. »
Agent Evangelos aurait pu poursuivre l’interrogatoire. Mais une question lui est venue, sans qu’il sache trop pourquoi :
— Qu’est-ce que vous savez de la crise, Polina ?
— Quoi ?
— Oui, vous avez dit que vous aviez moins de clients en raison de la crise. Qu’est-ce que vous vouliez dire ?
— Il y a moins d’hommes qui appellent, à cause de la crise.
— Oui, je comprends, je comprends bien. Mais la crise en Grèce, vous en savez quoi ?
— Un jour, j’étais au Park Hotel et j’ai entendu des cris et des explosions, cela venait de la rue. Je suis sortie voir ce qui se passait et j’ai vu des gens partout, il y avait une manifestation et des jeunes se battaient avec la police. À la télévision, j’ai suivi les nouvelles et j’entends beaucoup de gens dire que c’est une fiction, tout ça, la crise.
— Comment ça, une fiction ?
— Ils disent ça, les Grecs, à la télévision, ils disent que la crise c’est une fiction, quelque chose qui n’existe pas, je ne sais pas moi, une invention.
— Et vous, Polina, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Ils disent que la crise, c’est dans la tête et je crois qu’ils ont raison.»

(Présentation du livre, Bernard Campiche éditeur)

Rezension

von Marianne Brun

Publiziert am 10/11/2015

— La vérité, tu t'étais engagé à chercher la vérité.
— Je veux bien, mais à quoi tout cela nous mène-t-il, Agent Evangelos ?
— À comprendre, lieutenant.
— À comprendre quoi?
— À comprendre comment.
— Comment quoi, Agent Evangelos?
— Comment la Grèce en est arrivée là.

«Là», c'est au pied du mur, dans une situation de crise inextricable qui pousse le chef des renseignements grecs à maquiller un crime pour justifier la création d'un mur de barbelés sur les 12,5 petits kilomètres de frontière qui séparent la Grèce de la Turquie, et plus largement l'Europe du reste du monde.
«Là», la migration a augmenté de 345 % depuis un an. Il est urgent de colmater la brèche. Ce mur permettra de capter des subventions de Bruxelles et, en sous-main, de continuer d'engraisser un armateur local qui, en retour, finance les partis politiques et arrose la population miséreuse.
«Là», c'est donc aux portes mêmes de l'espace Schengen et c'est le 22 décembre 2010 au petit matin. Une tête sans corps vient d'être retrouvée. Cela arrangerait les autorités qu'il s'agisse de celle d'un migrant. Mais, de toute évidence, ce n'est pas le cas.

Evangelos est mandaté pour classer rapidement l'affaire. C'est un homme désenchanté. La soixantaine, il a vécu toutes les contradictions du pays. Terre d'accueil pour ses parents qui ont dû fuir la Turquie en 1922, pays pillé par les nazis, retourné par la dictature des Colonels dans les années 70, puis rayonnant à nouveau avant de chuter encore une fois. Evangelos observe aujourd'hui les jeunes qui se révoltent à cause de la crise et pense aux anarchistes du même âge qu'il a dû combattre lors de son service militaire alors qu'il aurait pu être dans leurs rangs. Il pense aussi à cet autre assassinat qu'il a dû étouffer quelques années plus tôt. Et voilà que ça recommence.
À travers un paysage coulé dans le béton et la misère, son voyage d'Athènes jusqu'en Thrace l'incite à dresser un état des lieux. Les souvenirs, les réflexions lui arrivent par pans successifs, de plus en plus précis et intrigants. Ils nous permettent de prendre la mesure de la situation politique et économique de la Grèce comme de sa position ambiguë face à l'Europe.

L'intrigue policière offre ainsi un tour d'horizon vertigineux sur les influences tentaculaires et contradictoires qui se cristallisent dans cette zone – celles du gouvernement grec de l'époque, du Pasok, des Pomaks, de l'armateur prodigue, de l'armée, de l'Allemagne, de l'ex RDA, de Bruxelles, Varsovie... C'est également une plongée dans un quotidien d'une rare dureté où les êtres humains ne sont plus que des bêtes à l'image bien sûr des migrants que l'on dénombre à la frontière avant de les lâcher dans un pays où ils finiront traqués et miséreux, mais aussi à l'image des clients et des prostituées de l'Éros, le bordel situé sur la frontière, et où a été retrouvée cette tête sans corps.
«Là», c'est ce que l'Europe fait de pire. Evangelos découvre que les gardes frontières de l'espace Schengen – des miliaires ressortissants de tous les pays membres – droguent, violent et tabassent des jeunes filles venues tenter leur chance depuis la Russie. En toute impunité. Et c'est dans ce no man's land livré à la barbarie qu'un meurtre a été prémédité et qu'une tête sans corps a donc été découverte.

Bien sûr, ce polar entre en résonance avec notre actualité immédiate et nous livre des clés de compréhension sur la manière dont l'Europe gère ses frontières. Mais c'est surtout un roman noir d'une rare densité métaphysique.
À travers le parcours d'Evangelos ainsi que celui des deux victimes expiatoires qu'il va retrouver (Polina, la prostituée russe droguée à mort qui a coupé la fameuse tête et Nikolaus Strom, le jeune et idéaliste entrepreneur germano-grec qui aurait dû mourir à la place du garde-frontière), l'auteur met en scène la puissance du système face aux volontés individuelles. Et il le fait en retranscrivant avec brio la tension qui les oppresse. Ses phrases amples, heurtées par des répétitions entêtantes, retardent le moment de lucidité où tout bascule, où le destin se scelle.

Non, Polina était si effrayée qu'elle n'a pas osé appeler au secours. Au début elle a crié, mais derrière les miroirs, dans les autres chambres, ça criait aussi et personne ne s'étonne d'entendre des cris, et même des coups de ceinture comme elle en a reçu, vu aussi qu'elle avait elle-même entendu comme des coups de fouet, plus tôt, quand elle est arrivée au Lacoba, vu que tout ça, dans cet hôtel où l'on entend tout et que tout peut arriver, elle n'avait pas le choix.

Pour échapper à ce système, ces trois personnages fuient brouillent les pistes. À bord de voitures, d'avions, de bateaux, à pieds, à moto, ils circulent dans une géographie post-industrielle décrite avec précision, celle d'une Grèce en ruine. Ces déplacements créent une urgence, ramasse la tension. Le récit est en perpétuel mouvement et la lecture s'effectue en apnée.
Comme les migrants en arrière-plan, les personnages cherchent une porte de sortie. Dans le même temps, Evangelos ne reconnaît plus le pays de son enfance, Strom aimerait être enfin considéré comme un Grec à part entière et Polina ne voit son salut que hors de chez elle. Tous trois vivent une forme d'exil. Et dans le flot de l'action, le roman livre une manière inédite d'appréhender les notions de frontière ou d'appartenance.

«Là», une terre qui a perdu son identité, un pays qui n'a plus ni dieu ni maître.

La nuit est claire, elle est froide des étoiles qui n'indiquent aucune direction.

Evangelos incarne les réflexions de l'auteur sur ce monde consumé par la corruption. Son désenchantement lui donne un surplomb sur les événements, une forme de fatalisme. Il n'est pas là pour juger, mais comprendre, colporter la vérité – à ce titre, son patronyme est providentiel. Il sait que «Nous sommes faits de ruptures (...). Vouloir les réconcilier, c'est se défaire, accepter de devenir autre.»

Les noms des lieux, leurs résonances grecques projettent sa quête dans une dimension mythologique. On décolle de la réalité géo-stratégique et l'on erre, aveugles, avec Evangelos le long de la frontière délimitée par un fleuve qu'il ne verra jamais, avec les migrants qui passent près de lui, fantomatiques. On sent l'odeur de la mort, sans savoir ce qu'elle nous rappelle vraiment.

La réalité ressemble à un cauchemar. La crise, «ils disent que c'est dans la tête et je crois qu'ils ont raison», dit Polina. Et la vérité? In fine, Evangelos enfourche sa moto.

Ce soir, rue Phalirou, je me sens délivré du besoin de vérité. Je le sais désormais, notre existence n'est que fiction. Barbaros est une créature, elle est notre créature, à nous les Grecs. C'est nous qui avons fait naître ce monstre assoiffé de pouvoir et d'argent. Cet homme, qui agit dans l'ombre, sa toute puissance, invisible, c'est notre ruine, c'est la ruine de la Grèce. Mais si nous le voulons vraiment, nous avons toutefois le pouvoir de nous en débarrasser.

Il suffit pour cela de rompre le sortilège, de briser la tradition. Et quoi de mieux, symboliquement, que la naissance d'un enfant à qui l'on donnerait un nom tout neuf, comme celle de la petite-fille d'Evangelos qui a vu le jour le matin-même du meurtre ?