Correspondance des routes croisées

Nicolas Bouvier, Thierry Vernet

«La vie est tellement incandescente. Ici comme là-bas. Vieux frère je te lance un grand pont.» Ces propos de Vernet à Bouvier du 17 août 1955 traduisent l'intensité d'une relation faite de passion et de fraternité. Depuis l'âge du collège, Nicolas Bouvier (1929-1998) et Thierry Vernet (1927-1993) ont rêvé ensemble d'accords majeurs avec le monde, par le voyage et par la création. L'un devient écrivain, l'autre peintre: en mots et en images, ils diront ce que l'on ne peut connaître qu'une fois. De Cologny à Paris, de Kaboul à Colombo, de Tokyo à Genève, leur correspondance est un fil tendu entre deux vies mises en commun. Nourrie de l'expérience de la route, elle exprime aussi la beauté d'une aventure humaine, celle d'une amitié sans réserve.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

A pas de loup dans la fabrique de l'amitié,

von Pierre Starobinski

Publiziert am 20/12/2010

Découvrir l'intimité d'une correspondance, offerte, comme cela, d'un coup, reliée souple en plus de 1600 pages, fait immanquablement ressentir un sentiment d'effraction, de voyeurisme. On feuillette le volume avec la sensation d'entrebâiller une porte, de surprendre des scènes qui ne nous sont pas destinées. Pour sûr, on se trouve au coeur d'une fraternité élective, exemplaire, dans laquelle tout se dit, tout s'échange, tout s'enrichit du commentaire bienveillant, ironique, plein d'humour des protagonistes. La correspondance Bouvier - Vernet est le miroir d'un monde et d'une époque que l'on croit encore pouvoir toucher du doigt et qui pourtant s'est éclipsée depuis longtemps; la banalité des échanges de mail l'a reléguée au siècle passé! Une fois les premiers instants de gêne derrière soi, on ne quitte plus ce pavé brillamment et savamment commenté par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann . Un travail de bénédictin qui donne accès à une foule de renseignements utiles, bien classés dans les divers appareils et notes de bas de page. Un modèle du genre.

Chaque lettre est un bonheur, une émotion, la fin d'une attente palpable entre les deux épistoliers. On sent vibrer l'impatience avec laquelle les amis ont guetté leurs messages, les descentes à la boîte aux lettres ou les fréquentes courses aux diverses adresses des postes restantes qui ont émaillé leurs existences. Il y a dans les lignes échangées un «état» brut: la substantifique moelle du vécu. Pour rendre perceptible à l'autre cette matière vivante, la structure des lettres variera beaucoup. De simples billets de collégiens, ou de voyageurs pressés par l'horaire, elles deviendront parfois de véritables entreprises littéraires à mesure que le besoin de se confier se fait pressant, que le vécu s'enrichit du bagage du voyage. Leur rédaction s'étalera sur plusieurs semaines et, malgré cela, souvent elles donnent l'impression d'une urgence absolue, il faut toutes affaires cessantes, prendre la plume pour s'épancher, pour dire le sentiment du moment, le regard que l'on porte sur le monde, comment l'«on pousse sa vie».

La correspondance est scindée en cinq parties clairement distinctes. La première embrasse les années de collège et d'études; les premiers voyages de Bouvier hors de Suisse, l'installation de Vernet à Paris. C'est la confession d'émois adolescents, des grandes poussées de sève. On projette de rebâtir des cathédrales, de baptiser des squares. Le Beau est la quête. On cite Baudelaire, Toulet, Claudel,Valéry, Cendrars, Hemingway, London, Debussy, Beethoven, parmi tant d'autres, mais aussi des airs de jazz - Sweet Lorraine . Bouvier et Vernet échafaudent les premiers plans de voyage. Un voyage total qui sera une œuvre complète dans laquelle la musique, la peinture, l'écriture et la photographie auront leur place. On «cinglera» autour du monde! On suit les premiers soulèvements de bonheur transcendantal de Bouvier dans la solitude lapone.

(On sent dans l'affranchissement des codes et l'entorse faite aux plans de carrière usuellement attendus dans la bonne bourgeoisie genevoise, une part de bénédiction parentale et de non-conformisme qui présidera, un peu, à ces destinées peu communes. Il est certain que les parents ne s'attendaient pas à ce que la route soit aussi longue…).

Correspondance Nicolas Bouvier - Thierry Vernet, 1945 - 1964, éditions ZoéLa société des amis se dessine dès la première page. Elle ne cessera de s'étendre, de s'éclairer aux commentaires de Bouvier ou de Vernet. Caractère des uns, beauté des autres, humeurs de celui-ci ou franche moquerie, le ton est donné. Le jugement est parfois cruel, péremptoire, le tableau toujours brossé en trois coups de pinceau. On est au cœur d'une anthropologie très genevoise appliquée à tous les ports de transit.

Ce qui frappe dès les premiers échanges, c'est la foi inébranlable dans le talent et le génie de l'autre. Une foi à déplacer des montagnes qui traverse toute la correspondance, encourageante et presque divinatoire dans les lettres de ces tout jeunes hommes: Ne te permets plus de dire des couillonnades, tu sais et je sais et nous savons que tu réussiras. Moi surtout, je ne peux pas en douter (…).

Un mardi ou un mercredi 22 ou 23 novembre 1948, Bouvier adresse à Vernet son premier poème:

Fin du monde

Tous les coqs du matin chantaient, les girouettes
Appelaient les enfants de leurs cris minces et durs.
Les écoles fermaient, la rue était si nette…
Un âne bienfaisant s'élevait dans l'azur,
Souriant, sabots joints, à sainte Bernadette.

Les lessives vibraient sur les cordes tendues
Un clairon bleu passant qui soufflait sans savoir
Que la mort l'attendait au bout de l'avenue
Que ce matin léger ne verrait pas le soir;
Entra, s'époumonant, dans la vie inconnue.

Sous les soleils éteints, j'entends battre ce cœur
Que l'espoir à grands pas quitte comme un voleur.

Nicolas n'a pas 20 ans quand il l'écrit. Il le retouchera très légèrement et l'intégrera au cartable toilé de Douze estampes de Thierry Vernet - Textes de Nicolas Bouvier, tiré à 36 exemplaires, vendu au porte à porte pour financer un bout du voyage de L'Usage du monde. On referme cette première partie de la correspondance le 24 juillet 1953 sur une note de Nicolas en route pour Belgrade. Le mot est enrichi d'un signe de Floristella qui l'accompagne jusqu'à Brig . Le tout est adressé par colis «exprès» avec de la viande séchée…

La deuxième partie de ce dialogue s'ouvre sur une lettre de Thierry Vernet, datée du 24 octobre 1954. La route entre Genève et l'Afghanistan est derrière eux. La matière de L'Usage du monde appartient au vécu. Ce jour d'octobre 1954 Thierry part rejoindre Floristella sur l'île de Ceylan où leurs noces seront célébrées le 16 mars 1955. En route pour prendre un avion, il annonce l'Inde à Bouvier - Les feuilles ont la place d'être larges - et presse l'ami pour qu'il assiste au mariage. Les deux homme sont malades, éreintés par 15 mois d'itinérance. Nicolas, moins résistant que Thierry, est beaucoup plus sérieusement atteint dans sa santé. Signe cocasse du destin, c'est Claude Petitpierre, médecin en mission pour l'OMS à Kaboul, qui soigne les compères et se lie d'une solide amitié avec eux. Il est surnommé «l'archange» par Vernet. Ce que Bouvier ne sait pas, c'est qu'il est l'oncle de sa future épouse Eliane Petitpierre/Bouvier qu'il ne connaît pas à cette époque. Et pour ajouter au hasard, Bouvier embarque dans sa voiture jusqu'à Agra, Jean-Claude Petitpierre, son futur beau-frère…

Correspondance Nicolas Bouvier - Thierry Vernet, 1945 - 1964, éditions ZoéCette courte section de la correspondance éclaircit bien des zones d'ombre que le lecteur épris des récits de Bouvier ne manque pas de remarquer à propos de la descente de l'Inde sur laquelle Bouvier a été peu loquace. Période de fièvre et de petits boulots, on découvre surtout l'habileté de Bouvier à placer ici un article, là une conférence. L'improbable carnet d'adresses s'articule sous nos yeux. Une rencontre en amène une autre, il joue de lettres de recommandation qui portent les en-têtes des attachés culturels ou épiscopaux des villes traversées. Ses liens avec les divers médias se tissent devant nous, en toute tranparence . On le lit préoccupé de réussir des clichés (pourtant, il ne se déclarera vraiment photographe qu'à partir de ses reportages réalisés au Japon) et de les placer dans tel ou tel magazine. Il est en contact avec les radios pour lesquelles il enregistre des reportages à l'aide de son appareil Nagra de Kudelski . Enfin, on le retrouve à Bombay où «la Fiat» accepte de retaper complètement la voiture. A l'image des voyageurs, la Topolino est tombée en panne à de multiples reprises, répondant en écho à d'autres mécaniques. Ses circuits sont abîmés et ses pistons usés. Cette rénovation est indispensable pour poursuivre la route. Elle se fera en échange de l'exposition de la voiture dans les vitrines de l'agence, d'un article et de conférences pour promouvoir la marque. Pour un temps, Bouvier est propulsé sous les flashs des magazines. A Bombay toujours, Nicolas se dit guérit et «vigousse» - de fait, c'est une courte accalmie qui lui est accordée. Il ne rêve que d'une chose : retrouver une intimité et un espace de complicité où les valeurs partagées ne sont pas simulacres. «Le pose-cul de Galle sera décisif, j'ai une douzaine de trucs en train, très bons, mais il me faut pour les achever ce terrier amical que je n'ai pas ici». Entre le 4 et le 5 mars 1955, il prend avec «délice»une bonne cuite à Hyderabad, le 7 il est à Madras, le 11 il peut enfin écrire au bas d'une page: Arrive demain pour déjeuner. Zivio. Le 16 mars, il sera bien un témoin du mariage de Floristella et Thierry Vernet.

Puis on entre dans la troisième partie de cette correspondance, dans cet impressionnant corpus de lettres qui couvre la période de mai 1955 à novembre 1956. Dix-huit mois d'une intense activité épistolaire qui sera utile, bien des années plus tard, à Bouvier pour la rédaction du Poisson Scorpion. (Il demandera à Thierry de lui renvoyer ses lettres afin d'avoir sous les yeux une mémoire complète de ces échanges). Mai 1955, Floristella et Thierry ont pris le chemin du retour vers la Suisse. Thierry a soif de culture européenne et de revoir Vlamynck , Titien, Renoir, Van Gogh… Surtout, on a le sentiment que le couple Vernet n'en peut plus de l'Asie. Bouvier reste seul à Galle; sa santé replonge. Il est installé 22 Hospital Street dans la chambre bleue peinte par Thierry et Floristella . Malgré la maladie, il travaille intensément, à des conférences, des articles, des projets plus personnels. Il reprend des carnets de notes, pose les premières pierres, échafaude les premiers plans du livre du monde que les deux amis se sont promis de construire à quatre mains. «Il faudra bourrer le livre du monde de trucs utiles, je pense utilisables spirituellement (…)». On est là dans la matrice de ce qui formera l'œuvre de Bouvier. On le suit pas à pas, on écoute en écho les encouragements, les conseils et les doutes que lui adresse Therry . Et l'amitié qui se renforce dans la séparation, cette attention aux moindres variations du thermomètre qui alarme l'ami et qui nous bouleverse. A cette lecture, on devient témoin du voyage tel qu'il s'est passé. On assiste aux accidents de santé et de moral - «(…) faire de sa solitude un lyrisme productif au lieu d'un isolement, ça aussi c'est difficile.» - comme aux bonheurs et on mesure, un peu, la distance nécessaire que Bouvier a prise pour façonner une de ses œuvres majeures : Le poisson-scorpion. L'échange se poursuit jusqu'au départ de Ceylan, la traversée vers le Japon et la découverte du pays nippon. On suit interloqué la vente de la voiture censée financer le billet de transit vers Tokyo. Le chèque était en bois et Bouvier devra se battre jusqu'à la dernière minute pour retrouver son argent.

Apparaît alors comme un symbole, le pays du soleil levant qui sera aussi le pays d'une santé retrouvée. «Quoi qu'il en soit guérir au Japon ne sera pas plus cher que de guérir en Suisse, et une fois en bon état la vie y sera belle». Plus de misères, du travail et la santé, voilà ce que souhaite Bouvier. Installé à Tokyo, il enchaîne les articles et les reportages. Il ne refuse rien et la chance lui sourit. Un reportage de 30 pages lui est commandé par le Bungei Shunju , le plus grand mensuel de la péninsule; au passage, il glisse ses photos. D'autres commandes d'articles suivent à un rythme soutenu. Il répond même à l'offre d'un journal pour enfant - «J'ai tâché d'être intéressant sans tarasconner » (…). A côté de cela, le projet du livre du monde se précise dans sa tête : «Comme un conte le livre du monde, y faudra avoir le courage de le faire comme un conte». Du 10 au 28 novembre 1955, Bouvier adresse une longue lettre à Thierry Vernet. Au moment de conclure il «ajoute une page» (pages 830 et 831 du recueil). Une pure merveille! «(…) ce soir j'ai avancé d'un grand pas dans la connaissance du Japon, ou plutôt c'est le Japon qui me sentant assez mûr a fait un tournant brusque et s'est enfin montré(…)».

Et comme une basse continue les encouragements mutuels continuent de scander la correspondance. Ta peinture, celle vers laquelle tu vas, j'en rêve environ deux fois par an. Dans mon sommeil j'en vois environ chaque fois la valeur d'une salle: treize ou quinze toiles dont je me souviens bien. Une surtout qui revient obstinément, je ne t'en parle pas; elle se fera une fois ou l'autre et je te dirai: «c'était celle-là» .

Après avoir multiplié les conférences sur des sujets aussi variés que Montaigne et le 16e siècle dans la culture occidentale, ou les Hittites, réalisé des milliers de photographies, Nicolas Bouvier décide de rentrer à Genève en partie pour des questions de santé, beaucoup pour offrir en cadeau à ses parents sa présence et mettre fin à une angoisse que sa mère a développée de façon presque maladive. On a ici le sentiment qu'il paie une véritable dette morale. Il écourte le voyage et pour sa mère sacrifie le projet de tour du monde. Bien des années plus tard, il se rendra aux Etats-Unis, bouclera la boucle et, à la question pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt sur le continent Américain, il répondra, «il est courtois de rendre visite à ses aïeux avant de rencontrer ses enfants…»

Correspondance Nicolas Bouvier - Thierry Vernet, 1945 - 1964, éditions ZoéDans cette correspondance des routes croisées commence alors le chapitre intitulé «Un peu de courant dans ce fil qui nous lie». Nicolas est de retour en Suisse depuis presque six mois. Comme lors de son arrivée à Ceylan, il s'installe à la Gravière à Nyon, maison Vernet laissée à sa disposition par Thierry et Floristella qui décident d'aller vivre à Paris. Nicolas se «régale» avec un «paysage de montagne en dents de scie…» Quelques mois plus tard, il ira s'installer à Cologny dans la maison familiale qui sera son domicile jusqu'à sa mort.

C'est dans cette partie de la correspondance qu'apparaît Eliane Petitpierre qui deviendra, en septembre 1958, l'épouse de Nicolas Bouvier. Côté cœur, le retour est bonheur. Eliane dactylographie les textes du voyageur et peint beaucoup. Côté travail, il est plus déstabilisant. Après trois ans sur les routes, il faut se réinsérer, trouver depuis Genève des occasions de placer des articles, vivre à l'atelier des outils qui ont été choisis: la plume et l'appareil photographique. Bouvier accepte d'écrire des critiques sur diverses nouvelles de voyages. Commence des recherches iconographiques pour le compte de l'OMS et consacre, jusqu'en 1961, tous ses efforts à la création de L'Usage du monde. Avec Thierry, ils composent la maquette du livre, définissent la place du texte, les scansions de dessins et de photographies. Le livre terminé, ils courent les éditeurs qui hésitent et ne comprennent rien à cet ouvrage d'un genre nouveau. Arthaud demande des coupures dans le texte et refuse les photos. Gallimard accepte de publier le cahier de Prilep dans les cahiers de la NRF mais refuse le livre. Finalement, début 1963, Bouvier "se fait violence" et contre son naturel adresse son manuscrit (texte seulement) au jury du prix des écrivains genevois pour le concours du même nom. Lauréat, il investira la somme gagnée - comme le concours l'impose - pour publier dans l'année et à compte d'auteur la première édition de L'Usage du monde aux éditions Droz. Suivront plusieurs rééditions avant le succès international que l'on connaît.

On entre alors dans le dernier chapitre de cette extraordinaire dialogue qui couvre les années 1963 et 1964. Bouvier se bat pour la réédition de L'Usage du monde, il adresse à Thierry, toujours installé à Paris, les coupures de presse de la critique - élogieuse en Suisse, inexistante en France. Il tente de faire parler de l'ouvrage dans les magazines et la presse spécialisée français. Il organise la promotion du livre en Suisse, diffuse un bulletin de souscription. Se soucie énormément de «l'économie» du livre.

Mais 1964 reste avant tout l'année du retour au Japon. Nicolas, Eliane et Thomas (leur premier fils) embarquent pour Kyoto. Ils séjourneront au Japon jusqu'en 1965. Au cours de ce deuxième voyage, Bouvier sillonnera l'archipel du nord au sud. Il s'imbibera de culture et de tradition pour livrer aux lecteurs en 1967 Japon, publié aux éditions Rencontre. Un livre richement illustré comme il les aime.

La correspondance ne va pas aussi loin. Elle suit pratiquement vingt ans d'aventure et se termine lorsque que Bouvier est toujours à Tokyo. Elle donne à percevoir une amitié qui aura lié Bouvier à Vernet dans la géographie, la littérature, la peinture, la photographie et la musique, un monde fait d'arts et de sensible. Elle témoigne de l'ambition partagée par deux jeunes gens et du chemin parcouru pour aboutir à ce premier livre.

Toute sa vie Bouvier aura été un apôtre de la lenteur et la lenteur le lui a bien rendu, et, s'il est un conseil à dispenser au sujet de cette correspondance, s'est bien de prendre le temps de s'y perdre.

Kurzkritik

Plonger dans ces 1600 pages de correspondance entre l’écrivain Nicolas Bouvier (1929-1998) et le peintre Thierry Vernet (1927-1993) éveille un sentiment d’effraction dans l’univers d’une fraternité élective. Chaque lettre est un bonheur, la fin d'une attente palpable entre les deux épistoliers. On y sent vibrer l'impatience de partager la substantifique moelle du vécu. Pour rendre perceptible à l'autre cette matière vivante, la structure des lettres variera beaucoup. De simples billets de collégiens, elles deviendront parfois de véritables entreprises littéraires. Des années de collège à la Laponie, l’Inde, Ceylan, au Japon, on est frappé par la foi inébranlable des deux amis dans le talent et le génie de l'autre. Éclaircissant bien des zones d'ombre pour le lecteur épris des récits de Bouvier, mettant sous les yeux le matériau brut du Poisson Scorpion, les lettres donnent également à voir le chantier de L'Usage du monde, ouvrage d’un genre nouveau qui initialement ne sera pas compris par les éditeurs et la critique. Mais Bouvier lui-même n'a-t-il pas été toute sa vie un apôtre de la lenteur ? Et s'il est un conseil à dispenser au sujet de cette correspondance, c'est bien de prendre le temps de s'y perdre.

(Pierre Starobinski, Viceversa Littérature 5, 2011)