Violence et fragilité de l’instant

Madeleine Santschi

Ce dont il est question ici? C'est de peindre et d'écrire, de dire en somme, donc d'exister à travers l'acte créateur. Madeleine Santschi et Jean Lecoultre sont d'une même génération d'artistes suisses qui se sont très tôt ouverts au monde et dont le questionnement nous interroge. Au contact, entre autres, des grandes figures de la littérature italienne pour elle, de la peinture espagnole pour lui, l'un et l'autre ont construit une œuvre qui se distingue par des qualités d'exigences, par un refus du compromis et de toute facilité qui, de nos jours, apparaissent exemplaires.

Rezension

von Francesco Biamonte

Publiziert am 15/03/2007

Madeleine Santschi  est une figure à part dans la littérature romande et suisse. Très peu intégrée dans la «scène littéraire» du pays, plus proche de certains milieux italiens ou français, elle a donné au cours d'une vie de 90 ans de rares livres, exigeants, «dé–rangeants» comme elle aime à le dire, proche d'esprit et de coeur de ses amis Michel Butor et György Kurtág. Marquée par la fréquentation intensive du radical et singulier Antonio Pizzuto — qu'elle a traduit en français — Madeleine Santschi met en question par son écriture la linéarité du récit et de la langue elle-même. Elle se nourrit d'une perception fragmentée, et cherche à recomposer à partir de ces fragments une perception et une pulsation du réel qui corresponde à son sentiment profond de l'existence: un sentiment venu de l'enfance dit-elle, ou même de la vie intra-utérine, un sentiment fondé sur l'instant, sur la simultanéité des perceptions qu'il recèle.

Le peintre Jean Lecoultre fait lui aussi partie de ses compagnons de route. Ces deux figures sans concession, hors des courants et des mouvements, plus encore hors des modes, et pourtant très emblématiques des préoccupations artistiques d'un XXè siècle (dans son mouvement général d'éclatement des langages) que leur vie recouvre largement, se retrouvent dans un livre d'entretiens. Circulaire comme toute conversation, ou plutôt en spirale, celle-ci passe par des considérations biographiques ou existentielles sur les mobiles et les freins à la création — ressentie comme une nécessité impérieuse —, par des pages métaphysiques, par des tentatives de se situer historiquement. Point ici de politesses ou d'égards: ces deux artistes d'un grand âge — encore en quête plus que jamais — sont avant tout préoccupés par leur œuvre, et la solitude de la création leur apparaît clairement. Ils ne s'intéressent pas ici à l'autre par amabilité ni par affection mutuelle: chacun veut, avec l'oeuvre de l'autre, se nourrir et nourrir sa propre recherche.

L'on sent dans ce livre le reflet d'une discussion entretenue depuis longtemps, et à ce titre très particulière. Le lecteur pourtant n'est pas exclu, mais bel et bien invité, sans avoir pour autant le sentiment que la rencontre a lieu pour lui. Si la discussion s'est transformée en livre, c'est sans doute par un besoin d'existence publique et de reconnaissance que les protagonistes ne cachent pas, où l'inconfort de n'être pas compris se mêle parfois à un élitisme assumé. C'est précisément dans la transformation de la conversation en livre que le rôle moteur de Jacques-Michel Pittier s'avère décisif: sa basse continue relance les questions, anime la discussion, met en ordre la masse des considérations souvent parallèles ou répétées dans cet objet éditorial singulier, en parvenant à conserver une forme appréciable de naturel.