L’araignée jaune

Yves Berger

Parfois c'est en pelant des patates que ça m'apparaît: quelques éléments essentiels d'une image possible. Je me dis: «ça serait marrant de pouvoir faire ça» Dans sa version nouvelle, entièrement fabriquée par art&fiction et l'atelier de reliure contemporaine de Sofi Eicher, la collection Shushlarry accueille pour son premier numéro 2006 les peintres Alexandre Loye et Yves Berger. Ils ont écrit ensemble ce livre, l'un de son quartier lausannois, aux inquiétantes mutations, l'autre de sa campagne haut-savoyarde où, certains matins, avant de dessiner, il aide un peu son voisin Louis à nettoyer l'étable... Des lettres échangées en faisant face, «dans la solitude, à la difficulté de poser deux taches de couleur ensemble».

(Présenation du livre, éditions Art&Fiction)

Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 14/06/2006

Ils sont nés dans les années septante, ils sont peintres et s'envoient de ces lettres qui n'existent presque plus, qui arrivent par la poste. Alexandre Loye habite à Lausanne, Yves Berger à Mieussy (Haute-Savoie). Il y a quelques années, agacés devant des questions telles que «la place de la peinture dans l'art contemporain» ou «qu'est-ce que la peinture?», tous deux ont commencé à écrire une sorte de manifeste. Ainsi naquit Notre désir de sens, texte charnière, malgré sa brièveté, de L'araignée jaune.

Discrètement placé sous les auspices de Deleuze et Guattari (qui ont écrit L'Anti-Œdipe à deux), L'araignée jaune parle (aussi) de peinture, mais n'est pas un livre sur la peinture; et s'il est écrit par deux personnes, il en accueille bien plus sous sa couverture, puisque chacun des auteurs est «plusieurs» et a des pensées pour plusieurs autres. L'artiste est comme une éponge, il absorbe le monde extérieur et le restitue, le représente par des détails. Bien peindre, bien écrire, c'est bien regarder. «Les montagnes, les arbres, les champs s'offrent à être dessinés. «Me vois-tu?» demandent-ils.»

«Faire pousser de la peinture, c'est comme faire pousser des salades. Sauf que la peinture a la prétention de durer, de nourrir l'esprit à travers le temps… J'admire l'humilité de celui qui fait pousser des salades, j'essaie de lui ressembler», notent les auteurs qui dialoguent en brouillant les pistes du «je»: leurs voix se mêlent, se confondent en une seule - celle du livre -, portée par la rumeur des jours qui passent en laissant des empreintes sur le papier. Il y a de la fatigue - «celle qui vient quand j'ai pataugé trop longtemps dans la boue qui s'est formée dans l'attente d'une image», Il y a de la douleur (qui empêche de voir la beauté), du plaisir et beaucoup de désir, en tout cas assez pour continuer «cette exploration [qui] nous met hors de nous», assez pour atteindre cet horizon où la peinture et le réel se rejoignent.

Des regards se posent, des rencontres se font, des formes se créent. Les saisons imposent leur rythme et le peintre fait naître la végétation sur sa toile. On consulte Bonnard et Cézanne pour les couleurs; on accueille des amis pour l'apéritif. Dans L'araignée jaune, le temps file, les paysages défilent, la nature change, la ville se transforme. Ici, les fleurs s'en vont «par croissants»; là, une maison promise à la démolition se vide. Une ampoule formée sur le doigt de l'un lui rappelle où il en est ; un singe en peluche commence une seconde vie dans un parc public; un orchestre transporte les danseurs au bout de la nuit. Et «une petite araignée jaune clair marche sur l'aire bitumée du quai n°5»; on s'arrête pour l'observer.

Alexandre Loye et Yves Berger s'interrogent sur l'art d'habiter le monde dans ce recueil, qui s'il était un traité serait un traité de résistance, aux besoins de certitudes, aux idées flatteuses, sucrées, et à la dictature de l'économie, qui fait des ravages partout, dans nos esprits, nos plates-bandes, nos bibliothèques, nos musées.

Du côté des auteurs

Un philosophe jugerait peu ambitieux le seul projet de vouloir gagner beaucoup d'argent. Alexandre Loye est un homme ambitieux («prétentieux» dit-il), non pas parce qu'il a de modestes revenus, mais parce qu'il veut parler de la vie en peignant des toiles aussi «impressionnantes qu'elle» (la vie). Composée autour de formes élémentaires (personnage, arbre, maison), sa peinture lui ressemble, pudique, profonde, rieuse, sereine. «Je suis content de ce que je fais, pas repu, satisfait», dit ce trentenaire qui se réjouit de voir ses intuitions d'alors se cristalliser et de sentir que le sol devient de plus en plus solide sous ses pieds. Cela ne signifie évidemment pas qu'il compte s'arrêter en si bon chemin, sur cette route qu'il suit depuis des années, sans s'en écarter malgré les embûches, qu'on imagine nombreuses. Ce Lausannois d'adoption qui n'a jamais cherché de travail consacre aujourd'hui tout son temps à la peinture, à regarder la vie dans toute sa grandeur et son horreur. Ni lui ni son comparse ne laissent la lassitude les terrasser dans L'araignée jaune qui contient leur déclaration d'intention: «Nous sommes là pour donner du courage à ceux qui doutent en chemin et à ceux qui hésitent encore nous montrons que c'est possible. Et d'autres nous montrent que c'est possible, nous donnent du courage en chemin». Ambitieux, généreux, utopistes bien sûr, les deux peintres créent en dialoguant et encouragent à mettre un pas devant l'autre, même quand il pleut très, très fort et qu'on y voit rien devant.