Postures littéraires

Jérôme Meizoz

Dans la modernité émerge et s'individualise la figure de l'auteur, livrée à la curiosité biographique d'un public croissant. Présent sur la scène littéraire, décrit et jugé par ses pairs comme par des anonymes, l'auteur assume désormais une présentation de soi qui constitue sa posture. Systématisée dans les recherches de Jérôme Meizoz depuis plusieurs années, reprise et discutée depuis par plusieurs spécialistes, cette notion s'avère stimulante pour comprendre non seulement le statut et les représentations de l'auteur moderne mais aussi les transformations de ceux-ci et leur impact sur l'ensemble de la pratique littéraire. En dix chapitres, cet ouvrage de sociologie littéraire propose une réflexion sur l'auteur et ses diverses postures. Après deux chapitres de méthode, plusieurs études de cas sont proposées, de Rousseau à Péguy, de Ramuz à Giono, de Céline à Cingria, sans négliger plusieurs ouvertures vers des écrivains contemporains comme Pierre Michon ou Michel Houellebecq.

Quatre questions à Jérôme Meizoz

von Elisabeth Vust

Publiziert am 23/11/2007

Vous ouvrez votre essai avec des auteurs d'aujourd'hui, mais le corps de votre étude ne concerne que des écrivains morts. Pourquoi?

C'est un choix qui a deux raisons. Je ne donne les exemples d'Echenoz, Michon, Angot ou Houllebecq qu'à titre apéritif, c'est vrai. J'estimais d'abord que je n'en savais pas suffisamment sur leurs postures pour une étude de cas développée. Cela aurait exigé des recherches que je ne peux mener maintenant. La seconde raison est qu'en historien de la littérature, j'ai la conviction que bien des modèles d'action (postures, rôles, mais aussi motifs littéraires) ont des fondements très anciens. Les artistes ne cessent de réactiver (consciemment ou non) des modèles centenaires, voire millénaires. Ainsi Jean-Jacques Rousseau adopte une posture analogue à celle de Socrate, mais aussi de François d'Assise, et, en arrière-fond, du Christ. De même aujourd'hui Pascal Quignard adopte-t-il le discours du sage ermite antique, et ses aphorismes ont, entre autres, pour modèle la pensée chinoise, grecque ou romaine. Bien sûr, identifier la profondeur historique des postures d'auteur ne suffit pas, il faut encore montrer comment elles sont réactualisées dans le contexte où elles font «performance». Chaque posture, si elle puise à un répertoire connu, en fait une réalisation neuve dans le jeu littéraire. Et en général, contre les choix des écrivains rivaux du moment: Cendrars se donne une posture littéraire en contrepoint absolu à Sartre, qu'il n'aime pas. Cingria rejette l'incarnation du sérieux littéraire et politique qu'est Gide. Ramuz cherche à se présenter en authentique homme du peuple, sur le modèle de Péguy, comme l'exige à l'époque le débat «prolétarien», etc...

Vous évoquez une tension très vive dans les années 30, puis réactivée après 1945, celle entre l'écrivain et le professeur…

Là encore, la tension entre l'écrivain et le professeur constitue sans doute une très ancienne rivalité, issue selon Max Weber de l'opposition entre le prophète et le prêtre dans le judaïsme antique, et que l'on retrouve dans presque tous les cercles lettrés, en Inde comme en Chine et en Europe. Cela tient à la division du travail intellectuel entre ceux qui inventent, et ceux qui reproduisent. Mais les deux fonctions sont indispensables. C'est une opposition structurante qui permet de comprendre comment les artistes et les commentateurs s'opposent sur des grands critères comme inspiration/travail, invention/reproduction, charisme/légitimité rationnelle. Les écrivains ne jugent pas la littérature comme les professeurs, et tant mieux. On peut par contre très bien comprendre les points de vue respectifs qu'ils occupent, et qui orientent leur regard sur elle. Cela permet de relativiser aussi ces deux points de vue, et de ne pas donner aveuglément raison à l'un ou l'autre.

D'autant plus que vous connaissez les deux «rôles», puisque vous êtes aussi écrivain…

Cela n'est pas toujours simple, mais je trouve enrichissant de pouvoir modifier le point de vue qu'on occupe. Quand j'écrivais Terrains vagues , je ne pensais en rien au jugement professoral ou aux analyses techniques. Il s'agissait d'une expérience existentielle pour laquelle une forme était à trouver. Par contre, le fait d'être écrivain m'aide, je crois, à comprendre un peu mieux la littérature comme une pratique très concrète, un «sens pratique» très riche.

En parlant de tension, avez-vous écrit dans la tension entre essai universitaire «bétonné» et texte accessible à un public plus large? (au final, votre texte est tout à fait accessible au non-initié, et riche en perspectives)

Bien sûr qu'il y a un entre-deux, comme vous le sentez. C'est avant tout un travail universitaire, que j'ai voulu le moins obscur possible. Les notions principales sont expliquées par des exemples très concrets. Il n'est pas besoin d'être universitaire pour lire ce livre, j'espère. Et de plus, ce que je montre est transposable à d'autres univers culturels, l'art contemporain par exemple, ou les musiques actuelles dans leurs versions commerciales. Quant au jargon, s'il y en a parfois, c'est parce que les disciplines ont besoin de concepts précis, seul garant d'une discussion rationnelle. Se méfier du jargon peut être une régression ! On ne reproche pas aux géologues leurs termes. Ils en ont besoin. Avec la langue courante, on ne peut décrire tous les minéraux. La seule chose qui compte, c'est de savoir si les termes techniques sont au service d'une démonstration, s'ils la servent et la renforcent, ou si ce sont de simples effets de manche, des manières de faire le malin. Je ne crois pas que ce soit mon style. Au lecteur de juger.