Malley-sur-Mer, et autres chroniques

Anne Rivier

Malley-sur-mer et autres chroniques regroupe un important choix de chroniques publiées dans Domaine Public, entre 1997 et 2004.
Brins de vie, expériences de tous les jours, actualité, interrogations d'une société toujours changeante, écart entre les générations, hommages aux aïeux, le lecteur découvre, à travers ces chroniques aux sujets divers, un regard tantôt ironique, tantôt attendri, tantôt désespéré sur notre monde.
Si l'état d'âme de la romancière est parfois mélancolique, la plume est toujours alerte et captivante. Dans cette suite de tableaux contrastés, le lecteur trouve un éclairage cru sur notre société en perpétuelle transformation.

Quatre questions à Anne Rivier

von Brigitte Steudler

Publiziert am 15/04/2005

Anne Rivier, réunies sous le titre de Malley-sur-mer, vous venez de publier un ensemble de chroniques parues de 1997à 2004 dans l'hebdomadaire Domaine public. Pour commencer, pouvez-vous très simplement nous expliquer les critères qui vous ont fait retenir une chronique plutôt qu'une autre?


Le choix a été vite fait. Sur une centaine, j'en ai éliminé près de la moitié, car elles étaient moins littéraires, et un peu datées aussi. Ou alors elles traitaient de deux ou trois sujets à la fois, ce qui est fâcheux.
Pour la chroniqueuse totalement libre que je suis à Domaine public, l'angoisse permanente c'est de trouver un sujet! À les retravailler, il m'est apparu que les meilleures chroniques étaient celles où le sujet s'est imposé d'emblée. Ce sont donc celles-là que j'ai retenues, puis agencées en une suite rythmique et saisonnière variée, dans l'espoir de maintenir l'intérêt du lecteur. À mon avis, si c'est faisable, un recueil de chroniques doit tendre à constituer un tout cohérent, pour devenir un «vrai» livre.

Dans plusieurs de vos chroniques, grâce à un ton délibérément léger, vous mettez en évidence des problèmes du quotidien ainsi que plusieurs faits de société. Si, tout à coup, il vous était possible de choisir un thème en particulier et que vous puissiez ouvertement vous insurger comme le font par ailleurs vos collègues de rédaction, lequel privilégieriez-vous? En effet, sauf à quelques exceptions près, on ressent beaucoup de réflexions en arrière-plan mais que vous vous retenez presque à votre insu de développer et d'argumenter, préférant le non-dit et cultivant le deuxième degré comme un choix, une position délibérée.


Une chronique n'est pas un éditorial camouflé. Vous semblez penser que la chronique devrait être le lieu privilégié de l'engagement, engagement social, voire partisan. Rien ne m'est plus étranger, dans cet exercice! Moi j'observe, je décris, je ne démontre pas, je n'ai pas à démontrer. Le lien avec Domaine public existe pourtant bel et bien, mais il est de nature complémentaire. Les articles, prises de position argumentées, les nombreux dossiers suivis, qu'ils soient analytiques ou de proposition, sont la véritable matière de ce journal d'opinion, matière fondée sur le savoir, la sagacité, l'expérience politique et intellectuelle du cercle des rédacteurs. Mon rôle n'est pas de faire un lien direct, forcément complaisant, voire artificiel, entre le reflet de nos institutions ou des forces économiques à l'œuvre, telles que décrites et décortiquées dans Domaine Public, avec leur impact éventuel sur nos existences personnelles. Ce côté «psychologique», même porté par de louables intentions, c'est un écueil que j'essaie d'éviter.
Ce qui m'intéresse, moi, c'est le regard, le ressenti des gens dans les moments de leur vie où leur liberté est mise en question, où leur valeur propre s'oppose à quelque chose qui les dépasse. Le thème qui me parle toujours et m'a toujours parlé, c'est celui de l'homme «moyen», l'être du milieu, ni héros ni veule, confronté au système. Le chômage, l'exclusion des jeunes, celles des vieux, des plus faibles, des sans voix. Et là, le non-dit, le deuxième degré comme vous dites, m'est nécessaire pour aborder ces situations. Le texte y gagne son contenu et sa forme, ceci d'une façon plus sereine. L'émotion brute, la révolte non maîtrisée et vertement exprimée, pire la moralisation délibérée, ne sont pas de bons conseillers littéraires. Auprès d'un lecteur avisé, gageons que l'évoqué a plus de force que l'asséné.
J'ose espérer également que la succession de ces textes n'offre pas un trop-plein d'ironie, j'y ai été certes attentive lors de mon choix, mais c'est le lecteur qui lit et revit mes textes, à la fin, bien sûr.


Enfin, en étroite relation avec votre précédent et premier roman Bleu de Perse, vous avez choisi de publier plusieurs chroniques ayant un lien avec l'Iran, pays dans lequel vous avez vécu des moments intenses et particulièrement bouleversants que nous lisons en ressentant une émotion extrême dans «Lettre à mon fils». Sur ce même mode épistolaire, dans une plus longue chronique, vous vous adressez à votre «Chère Nahid» cette jeune femme connue jadis, vous adoptez tout à coup un ton beaucoup plus incisif, vous exprimant presque avec une certaine virulence, comme si vous laissiez soudainement vos pensées prendre position sur les conditions de vie de cette amie modifiées sous le coup des changements politiques et sociaux successifs ayant traversé l'Iran ces vingt-cinq dernières années. Comment expliquez-vous ce changement indéniable dans le ton et la nature des propos que vous exprimez soudainement si ouvertement?


L'Iran est le monde «oriental» dans lequel j'ai personnellement pris connaissance (et conscience) de l'Autre. Mais d'une manière générale, quand je me réfère à cet Autre, le local et le particulier doivent prédominer sur les grandes théories, fussent-elles généreuses. Et l'Ailleurs (les amis iraniens, l'oncle palestinien) doit pouvoir correspondre au monde d'ici (ma ville, le Jura, la maison de famille au bord du lac, l'enfance). C'est dans ces allers-retours que je me sens à l'aise. Et dans la forme courte d'une chronique, encore une fois, seule la distanciation permet l'émotion que je veux faire partager. Au demeurant, les quelques chroniques iraniennes contenues dans Malley-sur-Mer sont comme issues de la face autobiographique de mon premier roman Bleu de Perse. Elles sont plus passionnelles, en effet. Pourquoi? Les souvenirs qu'elles réveillent ne sont pas des bluettes, je vous assure.
En revanche, les personnages du roman existent par eux-mêmes, ils commandent, ils s'imposent à moi, et c'est mon propre moi qui doit alors s'exiler. Si je réussis dans ce travail d'écriture romanesque, c'est leur destin qui prime, leur monologue intérieur qui explique quelque chose dans leur être (et du nôtre) par des aspects qui nous échapperaient autrement. Ce sont des nous-mêmes possibles, ces personnages, ça nous permet de les voir jouer et évoluer dans le théâtre du Roman. Le reste, c'est-à-dire la vie, c'est-à-dire le côté «autobiographique» qui peut éventuellement transparaître, c'est du désordonné, du pulsionnel, du personnel, trop personnel, et là, c'est juste, certains thèmes me gouvernent et me tiennent par le cœur. La situation de la femme dans les pays du tiers-monde, par exemple, son statut d'assistée dans la plupart des pays islamiques… La femme serait l'avenir de l'homme? Malheureusement, l'avenir c'est long et incertain, surtout dans ces pays-là. En attendant, je ne peux que pleurer avec la majorité d'entre elles, toujours exploitées, toujours perdantes, et cela sous tous les régimes.


Enfin, avez-vous reçu des témoignages de ressortissants iraniens suite à la publication de votre premier roman, et d'autres se sont-ils manifestés en lisant en particulier cette lettre?


Des témoignages positifs qui m'ont fait plaisir, oui. Et rassurée surtout. Venus notamment de personnes qui ont vécu en Iran (dont une qui a bien connu, sous un pseudonyme, la Nahid dont il est question). Ou d'Iraniens qui se rendent encore régulièrement dans leur pays aujourd'hui, et qui ont estimé que je n'avais ni enjolivé mes souvenirs, ni faussé ou dévoyé les portraits et les mœurs de leurs compatriotes. En ce qui concerne ma «Chère Nahid», je précise que n'ayant pas eu de nouvelles d'elle depuis 1972 (analphabète, elle peinait à signer son nom) j'ai purement et simplement imaginé la suite de son parcours. L'élection de Mohammed Khatami en mai 1997, les espérances qu'elle a suscitées ont été le déclencheur de cette longue chronique. Les références de l'histoire immédiate m'ont servi de carcan. L'amitié vivace, la gratitude que je garde pour cette «sœur» qui m'a presque tout appris de l'Iran profond, les multiples bonheurs que nous avons vécus ensemble m'ont dicté cet hommage tardif, hommage dont elle ne saura hélas jamais rien. Et quand je relis ce récit, je réalise que la mémoire des jours heureux est encore plus impérieuse que celle des jours funestes. Ceci pour répondre aux lecteurs qui relèvent la présence récurrente de la souffrance, de la mort et du deuil dans le choix des textes de Malley-sur-Mer.

Presseschau (Auswahl)

Les chroniques d'Anne Rivier tombent dans le «Domaine public»
[...] Ses chroniques sont plus elliptiques. Elles dessinent sur le motif des «choses vues», des scènes de la vie quotidienne derrière lesquelles l'auteur sait déceler la charge symbolique, le non-dit et les faire apparaître au détour d'une phrase.
[...] Le regard se porte aussi et surtout sur le monde alentour riche de motifs d'étonnement: les pièces de l'administration, les disputes familiales à propos de la politique, les angoisses d'un couple avant le visite de leur fille, écologiste intégriste (une des plus drôles). Dans l'art difficile du tableau de genre, léger et révélateur, Anne Rivier excelle. (Isabelle Rüf, Le Temps, 03.01.2005)