Dans la forêt la mort s’amuse

Rose-Marie Pagnard

Le 29 mars, la radio locale annonça que le chef d'orchestre Walter Feierlich avait l'intention de passer quelques semaines de repos à Bergue, dans la maison de sa fille Klare Feierlich, la jeune et sympathique animatrice des loisirs de nos petits écoliers. Le chef d'orchestre "priait la population d'oublier sa présence" (une formule incompréhensible qu'on mit de côté en attendant la suite des événements), Ce jour, donc, le temps se détraqua de façon mémorable.

Critique et entretien avec l'auteure

von Jean-Louis Kuffer (Le Passe-Muraille)

Publiziert am 09/10/2001

Lumières et révélations de la forêt profonde

C’est un livre d’une étrange beauté que Dans la forêt la mort s’amuse, où l’on se trouve à la fois immergé et comme en état d’apesanteur, sans que l’histoire ni les personnages ne se diluent ni ne s’évaporent. Le roman demande certes une grande attention, ou plus exactement une forte et constante présence. Ce qu’on appelle l’intrigue a peu d’importance, qui se réduit à peu près à cela: un chef d’orchestre de renom, qu’on appelle le maestro, et qui a toujours fui sa maison de Bergue (qu’on imagine un bourg de province, en lisière d’une forêt) pour mieux se consacrer à son art, y revient sous l’effet d’une grave crise intérieure. L’y accueillent sa fille Klare, jeune femme dont le manque de don musical a navré son père dès son enfance; le tailleur Félix, vieillard poétique et mélomane qui a tenu lieu de père de substitution à l’enfant; le jeune bibliothécaire Sunne, manchot secrètement épris de Klare, dont il a jadis sauvé la vie; un petit garçon prénommé Petit et une jeune fille malade dont on sait qu’elle mourra. Ce n’est pas éventer le secret du livre qu’annoncer d’emblée que le maestro a tenté, quand elle était enfant, de noyer Klare, et que la mère de celle-ci s’est jetée dans le puits de la maison. Voilà pour les faits.

Lesdits faits ne sont d’ailleurs pas négligeables, qui arriment les personnages à ce qu’on appelle la réalité et donnent au roman sa consistance physique, dans une géographie à la fois onirique et proche. Voici la forêt avec sa porte entrouverte. Voilà le pavillon dans lequel on installe le lit de théâtre du maestro. Voici le puits. Voilà le placard dans lequel Félix le tailleur range ses costumes faits pour n’être portés qu’en imagination.

Tout le reste est à découvrir par le lecteur, phrase après phrase, page après page. Ce que nous avons lu peut être évoqué, mais le raconter sans l’appauvrir?

Nous y avons lu comme une histoire d’amours angéliques, mais d’anges à griffes et douleurs, d'anges sexués et partagés, d’anges adonnés à des passions et abandonnés, et qui se cherchent à tâtons, qui se recueillent plus ou moins et se reconnaissent plus ou moins.

On pourrait dire que c’est l’histoire de l’artiste et des philistins, ces "abonnés au réalisme". Le maestro est dépositaire d’un don, lequel est à la fois grâce et tuile. Cadeau qui le fait "maître des visions poétiques", fête vivante (son nom est Feierlich), prince d’un royaume qui n’est pas tout à fait de ce monde, force vive, tenant de la baguette, sourcier d’émotions et de mystère, d’enchantement et d’absolu, Dionysos au coin du bois. Quant à la tuile, c’est le même au quotidien, l’albatros mazouté par "la vie", l’écrabouilleur qui a passé son temps à abandonner son enfant, l’égoïste non moins absolu, le despote à tout moment ressaisi par "l’envie de filer ailleurs" pour ne se vouer qu’à sa passion, car "un don veut être l’unique aimé, la raison d’être de celui qu’il a élu". Et marre de ce poids, "on me brise les ailes dans cette maison, un boulet, une fille nulle"!

Mais c’est aussi l’histoire d’une faiblesse et d’autres forces. La faiblesse visite le Commandeur sous la forme d’un rêve et soudain "tout se tait", comme si la musique l’abandonnait à son tour pour le livrer à "la vie". À sa fille qu’il n’a jamais accueillie ni même regardée, mais qui se sait plus proche de lui qu’il ne s’en doute et le protège. Au manchot Sunne, exclu de l’amour comme le maestro l’est de la musique, et qui pourrait lui enseigner de très simples choses, n’était-ce que de prononcer quelque humble mot humain, "bravo" ou "merci". Au vieux Félix incarnant "l’homme maternel", qui aime simplement la musique et l’a remplacé "en accord de cœur" auprès de Klare. À "tous ces possibles" que représente aussi l’enfant Petit qui le conduit par la main vers lui-même, là-bas dans la forêt, dans cette forêt-mystère, cette forêt-miroir, cette forêt-prison, cette forêt-échappée, cette forêt "entièrement concentrée sur la Douleur, la Mélancolie, sur les profondes racines d’une vie", toutes choses que la jeune fille malade a vécues dans son propre secret, recluse dans le "monde incompréhensible des mourants", juste reliée à la forêt par un frêle arbrisseau à sa fenêtre.

Jean-Louis Kuffer


Un roman de mystères et de musiques

Dès la parution des huit nouvelles de son premier livre (Séduire, dit-elle, l’Aire, 1985), Rose-Marie Pagnard a marqué son territoire poétique par des repères sensibles et personnels relevant du réalisme magique, quelque part entre Gracq et Alain-Fournier, avec une forte imprégnation de lyrisme et d’élégie rappelant aussi les bijoux romanesques de Jouve ou les petits maîtres du romantisme allemand. Par la suite, cet univers clair-obscur, où voisinaient les intuitions affectives les plus délicates et les pensées les plus aiguës, n’a cessé de se développer au fil de plusieurs livres ciselés, tels La Période Fernandez (Actes Sud, 1988, Prix Dentan) et les deux récits de Sans eux la vie serait un désert (l’Aire, 1988), Les Objets de Cécile Brokerhof (l’Aire, 1992) et La Leçon de Judith (l’Aire, 1994).
Avec son dernier livre, Rose-Marie Pagnard a fait encore un grand pas de plus, qui nous vaut un des plus beaux romans que nous ayons lus ces derniers temps dans notre langue. La chose passera probablement inaperçue en cette période étrange d’inattention et de muflerie, mais sans doute ce livre survivra-t-il à maintes toquades d’une demi-saison. Quoi qu’il en soit, nous nous réjouissons d’en parler tranquillement avant d’en recommander la lecture.

Comment la substance de ce roman a-t-elle cristallisé?

Comme chaque fois, quand je me retourne vers le commencement d’un livre, parce que quelqu'un aimerait savoir comment c’était, là-bas, je me sens perdue et angoissée, et finalement c’est une image qui me vient en réponse: une source cachée coule à proximité, elle murmure certaines choses que je connais – est-ce ma propre voix? – d’autres que j’aimerais comprendre; je n’aurai pas de repos avant de l’avoir captée, cette source minuscule, avant de la voir jaillir à la surface, dans la clarté de la conscience. Parmi ces "certaines choses" que je connaissais, concernant Dans la forêt la mort s’amuse, je retrouve ceci, pêle-mêle:
la rage, la tristesse du créateur qui désire offrir une émotion, une admiration, un savoir, une intuition, à une personne qu’il aime… et qui se bouche les oreilles;
une maison de mon enfance, avec la cour, le puits, le portail;
la rivière sur laquelle, dans un rêve, j’ai vu une petite fille flotter, le pouce à la bouche;
la forêt que je vois de ma fenêtre, avec un espace entre les arbres qui forme une porte;
l’attrait qu’exerce cette porte chaque fois que je pense à la mort en général et à celle de mon enfant en particulier et que mes yeux cherchent où se poser;
mon ami le maestro qui en un clin d’œil se transforme en mon ami le tailleur Félix;
l’énigme féconde de la musique.

L’élaboration d’un roman est-elle, pour vous, affaire plutôt "diurne", concertée et méthodique, ou plutôt "nocturne", au gré de tâtons et d’intuitions non prévues?

Mes rapports avec le temps sont parfois bizarres (montres détraquées, portes automatiques qui refusent de s’ouvrir alors que je suis là, dates fantaisistes sur mes lettres, etc.) et dans mon activité littéraire ces bizarreries sont tout simplement à leur place, pourquoi aller en droite ligne avec son petit cartable de stratège alors qu’il est si excitant de grimper sur les arbres pour se guider sur des comètes lointaines? Je ne sais pas quelle fut la durée de l’écriture, je sais par contre que cette durée est jonchée de phrases pâles et molles (pauvres filles à vitaminer illico!), autant que de phrases mystérieusement exactes qui se placent avec naturel dans la configuration, elle aussi mystérieuse et cependant imaginée du roman. Sur ma machine à écrire la feuille de papier fait preuve d’une grande patience, moi l’obstinée de même, et le papier collant et les ciseaux travaillent aussi! Pendant ce temps de rédaction, mais aussi en dehors, la fameuse source cachée se transforme en un torrent de sons, d’images et de sensations, et j’ai senti, dans ce roman-ci plus que dans les précédents, la force à la fois dangereuse et merveilleuse de ce déferlement, de ce laisser-surgir de l’histoire. Dangereuse parce qu’elle pourrait embrouiller la prose, ce qui n’est pas souhaitable; merveilleuse, parce qu’elle soulève pour ainsi dire l’imagination, la porte à des points de l’horizon d’où la réalité peut être alors perçue différemment – la réalité avec ses innombrables scintillements entre beauté et laideur, entre mal et bonté.

Comment les personnages vous apparaissent-ils, et que vous ont-ils appris dans ce livre?

C’est sans doute cette vision privilégiée qui m’a permis de suivre, de connaître comme un autre moi-même, le maestro Feierlich. Vu à distance honnête, ce personnage est un meurtrier, un égoïste absolu, disons, toujours dans cette perspective convenue, le type de l’artiste capable de sacrifier père, mère et enfant à sa passion, le type de "celui qui abandonne". Mais vu dans l’univers de sa fille Klare et de Félix– les abandonnés reconnus – voilà que le maestro se métamorphose, devient peu à peu "celui qui est abandonné"… Jusqu’à se sentir, lui qui a voulu noyer son enfant, comme "un enfant livré à des courants terribles"! Je ne sais pas comment l’expliquer, mais j’ai le sentiment que ce n’est pas seulement parce qu’il s’est retrouvé sur le tard mêlé à la vie de sa fille et du vieux Félix que le maestro révèle ses lourds secrets et laisse libre cours aux illuminations de sa folie: c’est aussi parce qu’il est entré dans l’univers des mots. C’est une évidence, direz-vous, mais qui méritera toujours notre fascination! Vous voyez: les "certaines choses" du début, disons, pour les personnages, leur curriculum élémentaire, ont dû passer par la machine appelée écriture, ou machine à métamorphose continue, pour devenir réelles. Tous les personnages de ce roman n’ont cessé de réclamer mon attention exclusive, comme ces enfants qui vous enferment dans leur chambre pour vous obliger à être, un moment, entièrement à eux. J’allais de l’un à l’autre au gré des appels, d’où le découpage de la narration; j’enregistrais nos inventions, confidences et mensonges, coups d'humeur et fantaisies, d’où la tonalité plutôt allusive du texte.
À travers eux, j’ai pu comprendre un peu mieux… qu’on ne peut pas tout comprendre des dérives de la conscience, des peurs, de la jubilation qui vous jette sur des rives imprévues, de la solitude, des dons artistiques et des autres dons. Le roman tout entier le dit, essaie de le dire, je ne peux rien y ajouter. Ou juste mettre le doigt sur des mots tels que compassion, folie, don, beauté, cadeau… Que vous dire de plus?

Le créateur est-il forcément un "tueur"?

Je ne sais pas si le maestro a eu raison d’abandonner sa fille de cette façon-là, mais je sais qu’il ne pouvait faire autrement. J’éprouve pour lui un amour d’autant plus éblouissant qu’il est entouré d’ombres. Et voilà qu’en vous disant cela je pense tout à coup à Nabokov qui tua quatre mille trois cent vingt-trois papillons, à Singer qui abandonna son fils, à cette cantatrice déclarant qu’avec son art elle donnait quelque chose de précieux à l’humanité et que par conséquent elle n’avait pas à faire des enfants, à ce père de quatre petits enfants décidant d’aller mourir à la guerre, très loin de chez lui, de sa propre volonté… Tous possédés par quelque chose qui ne veut pas être partagé; tous s’arrangeant plus ou moins aimablement avec les à-côté de leur passion. N’y a-t-il pas aussi, dans ces destins, un monstrueux trompe-l’œil – ce qui, entre parenthèses, confirmerait leur appartenance à l’art – consistant à dissimuler, sous le don rayonnant, la petitesse et la solitude de l’individu?

Vous traitez, en outre, le thème du don sous d’autres aspects…

Félix le tailleur incarne en effet une autre version du don, version à petits points invisibles, pour parler comme lui, qui consiste essentiellement à consoler et à réparer… tout en cultivant, dans son cas, le délicieux secret d’une création pour soi (souvenez-vous qu’il confectionne des costumes qui ne peuvent être portés). Le don de la jeune fille malade? Celui de dépérir et mourir avec grâce. Quant à Klare, à Sunne le manchot, à Petit, ils possèdent chacun le don de percevoir et de révéler les rayonnements magiques de l’existence, ils sont les indispensables violons de l’orchestre. Ces dons confidentiels ou magistraux, d’où viennent-ils, que veulent-ils, préfèrent-ils servir le mal ou le bien, qui les octroie? Leur énigme n’a pas fini de me faire rêver…

La musique joue un rôle primordial dans votre livre. Que représente-t-elle pour vous?

La musique… non seulement elle me fait rêver, mais agir, cette inspiratrice ailée qui pénètre instantanément dans chaque atome du corps, et du cœur, et qui s'évanouit dans l’immatérialité. Écouter de la musique avant d’écrire (jamais pendant, bien sûr), c’est un peu comme danser tout son soûl, ou se remplir d’air pur, c’est préparer une autre musique, le chant intérieur de la création littéraire. Une seconde avant de percevoir le premier accord d’une œuvre musicale, je sens mon cœur exploser sous un afflux de sensations dans lesquelles il y a l’irrépressible besoin de rire et de pleurer, et l’angoisse enchanteresse de l’attente, et aussi la mélancolie de l’adieu futur… Ces rapports vraiment amoureux avec la musique ne m’empêchent pas de chercher comment elle parvient à exprimer quasiment tout et il m’arrive de penser, en écoutant avec des oreilles brûlantes de fièvre: voilà, c’est exactement ce truc, ce procédé, que je dois essayer de traduire en mots. En mots! Mais chut! il n’y a pas de raison de désespérer d’arriver un jour à une prose plus musicale, d’arriver à chanter dans l’esprit du lecteur, qui sait?

"Le désespoir possède de merveilleux et terribles visages", écrivez-vous à propos d’une sorte de miracle. Comment l’entendez-vous plus précisément?

Je ne peux pas expliquer ces mots, simplement je sais qu’ils sont vrais, ils sont… le maestro abandonné par la musique et par la raison et qui se crée un nouveau monde imaginaire. Ou ce personnage qui roule sur son tracteur jusque devant la tombe fraîche de son enfant et qui montre ainsi publiquement, avec les moyens les plus magnifiques dont il dispose, sa révolte et son désespoir. Instinct? Dernière consolation? Liberté? Si le désespoir peut détruire l’imagination, il peut aussi, souvent, la féconder au point de lui faire produire un acte, une œuvre, un sourire admirables. Ou des choses qu’on ne sait pas, qu’on ne verra jamais. Quelque chose de ce genre s’est passé avec le personnage de la jeune fille malade: quand il s’est agi d’écrire en toutes lettres qu’elle allait mourir, mon désespoir n’a rien trouvé d’autre que de m’inspirer une scène pleine de jubilation, avec un vrai magicien farfelu, de sorte qu’un peu de merveilleux s’est posé sur ces pages.

Propos recueillis par Jean-Louis Kuffer