Le Conservatoire d’amour

Rose-Marie Pagnard

Quand deux jeunes enragées joueuses de flûtes à bec, Gretel et Gretchen, décident d'entrer au Conservatoire de musique, rien ne les arrête. Même pas leur père, Emilio Gesualdo-Von Bock, fabricant de lit, descendant du grand compositeur et improvisateur de discours tourmentés dont le dernier se termine par l'interdiction faite aux filles de s'approcher dudit Conservatoire. (Pourtant leur frère aîné, Hänsel, le fréquente en cachette!) Gretel et Gretchen s'obstinent, elles fuguent, débarquent dans une ville gérée par des fous ennemis de l'art et du Conservatoire en particulier.

Le roman raconte les trois jours d'épreuves d'admission que les flûtistes passent dans une ambiance de conte fantastique. Ces épreuves ont lieu dans un Institut de médecine légale et comprennent, entre autres extravagances, un festin truffé de questions piégées, une sérénade donnée à un mort, les confidences de la coupable et tyrannique directrice, la rencontre d'une providentielle laveuse de vitres… Une folie chasse l'autre, «il ne faut pas avoir peur d'avoir peur» dit le passeur d'épreuves aux candidates, et l'écriture pousse à la roue, mêlant burlesque, drame et fantaisie.

Candides révélatrices d'une harmonie perdue, Gretel et Gretchen, par le son pur de leurs instruments, amènent les adultes à révéler le secret qui lie leur famille et le Conservatoire: une histoire d'enfant abandonné par sa mère, aimé follement par d'autres personnes. La dernière nuit d'épreuves fait triompher l'amour et la magie de l'art. Mais tout tremble de fragilité, même la musique qui a inspiré ce roman et qui s'est à peine fait entendre, oui, une musique qui commence vraiment quand le livre se ferme.

Rezension

von Brigitte Steudler

Publiziert am 06/03/2008

Rédigé sur le mode de la fantaisie et de la légèreté Le Conservatoire d'amour, dernier roman de Rose-Marie Pagnard dont l'édition du Culturactif de novembre passé a présenté un extrait dans le cadre de notre partenariat avec Le Courrier, nous immerge dans l'univers surnaturel et merveilleux des contes. Nous entretenant de l'amour immodéré que deux jeunes filles, malicieusement prénommées Gretel et Gretchen, portent à la musique, l'écrivaine jurassienne nous entraîne dans un tourbillon d'émotions et de découvertes à la fois audacieuses et imprévues.

Le lecteur prend vite la mesure de l'aventure qui l'attend, aussi dense que l'épais brouillard enveloppant l'action des premières pages. L'histoire débute un dimanche, jour de sortie hebdomadaire pour toute la famille Gesualdo- Von Bock. Père et mère accompagnés de leurs deux filles (19 et 17 ans) voyagent confortablement dans la voiture de luxe que l'usine du père «Lits en tout genre Gesualdo Von Bock & Fils [S.A.]» leur accorde généreusement chaque année. Alors que le frère aîné Hansel (suspecté d'avoir trop bu la veille) est resté au château (en fait, une maison préfabriquée), Gretel (narratrice du roman et porte-parole des deux sœurs, très étroitement liées affectivement) reformule à son père leur insistante demande d'aller avec Gretchen étudier l'art de la flûte au conservatoire. Face au refus catégorique du père, Gretel et Gretchen, décident que s'il en est ainsi, elles fugueront. Ce qu'elles font sur le champ.

La suite du roman est le récit du parcours parsemé d'embûches qu'auront à franchir les deux sœurs pour tenter d'entamer leurs études, la musique étant l'art qu'elles vénèrent au-delà de tout entendement. Comme dans les contes, les rencontres les plus inattendues viendront rythmer le fil des épreuves qui les attendent. La première à faire irruption dans la vie de Gretel et Gretchen est Klara Swan. Cantatrice, celle-ci croise la route des deux jeunes filles alors qu'elles viennent de s'enfuir. Prête à les héberger sous son toit, elle soumet cependant son accueil à la condition expresse que celles-ci ne s'aventurent pas au-delà de leurs chambres. Promesse que bien évidemment Gretel et Gretchen s'empressent d'oublier: sachant Klara Swan éloignée, elles décident de visiter la maison de fond en comble. Dès cet instant, une intense sensation de peur va alterner chez Gretchen et Gretel avec des sentiments de grandes angoisses.

Irrésistiblement attirées par des aboiements de ce qu'elles imaginent n'être qu'un chien, Gretel et Gretchen font la connaissance de la mère de leur logeuse. La tête regardant fixement le plafond, une canne toujours à portée de main, Mme Swan mère leur déclare être prisonnière volontaire, expiant une faute commise autrefois. Ancienne cantatrice, directrice actuelle du Conservatoire de musique, celle-ci va représenter une réelle menace pour Gretel et Gretchen, les effrayant de surcroît autant par l'expression de sévère méchanceté qui émane de son visage que par la sonorité gutturale de son rire.

Les deux jeunes filles intègrent dès lors dans leur subconscient les épreuves qu'elles vont devoir affronter. Celles-ci se dérouleront dans un univers rempli de morts et entaché de trahisons. Comme dans ses précédents livres Janice Winter ou La leçon de Judith, Rose-Marie Pagnard fait évoluer ses personnages à travers la confrontation de leur imaginaire avec un univers marqué de pensées noires, proches de celles que l'on côtoie dans le deuil. Dans Le Conservatoire d'amour, cependant, le ton et l'esprit général du texte sont délibérément plus légers et fantasques. L'aisance avec laquelle Rose-Marie Pagnard passe d'un registre sombre à l'évocation de scènes totalement oniriques contribue au plaisir que nous avons à suivre les situations irréelles que Gretchen et Gretel doivent affronter.

De l'optimisme, un retour à un certain bonheur de vivre sourd de ces pages. Peu importe le dévoilement anticipé de secrets pas si bien gardés, la force de ce roman réside dans la vivacité du style, l'amour de la musique venant en outre transcender le récit. En lisant le Conservatoire d'amour c'est comme si les réminiscences des mauvais tours joués par les «méchants» des contes de notre enfance refaisaient surface et que, enrichis et secoués par Rose-Marie Pagnard, ils se désagrégeaient sous nos yeux pour nous apparaître enfin sous leurs plus beaux atours…