Vocation: Promeneur [Spaziergänger Zbinden]

Christoph Simon

Promeneur par vocation, l’œil acéré et la langue bien pendue, amoureux pour toujours d’Émilie: Lukas Zbinden est un vieux monsieur un peu loufoque et déjà fragile, plein de lucidité, de passion et de délicatesse. Il déteste l’ascenseur et préfère descendre l’escalier au bras de Kâzim, qui accomplit son service civil dans la maison de retraite; marche après marche, il raconte sa vie au jeune «civiliste» silencieux. Qui lit ce récit ne se promènera plus comme avant: chaque pas peut devenir une promenade.

(Quatrième de couverture, éditions Zoé)

Rezension

von Matthias Turcaud

Publiziert am 23/08/2016

L'on peut (re)découvrir Spaziergänger Zbinden à la faveur de la traduction de Marion Graf, récemment parue aux éditions Zoé. Grand voyageur, le Bernois Christoph Simon nous fait partager avec son quatrième roman les pensées d'un vieux promeneur dénommé Lukas Zbinden, ancien instituteur désormais à l'automne de sa vie. Toutes proportions gardées, on pourrait dire que celui-ci procède à la manière d'un Montaigne, «à sauts et gambades», jonglant entre passé et présent, se rappelant pêle-mêle des anecdotes de sa vie, décrivant ses rapports avec le «civiliste» Kâzim à la maison de retraite où il se trouve; regardant les êtres, les choses ainsi que son parcours avec un peu d'humour mais surtout beaucoup de mélancolie et faisant enfin l'apologie de la promenade qu'il considère comme une manière de s'approprier le monde – «Weltaneignung» – et, aussi, de se connaître mieux. Place est laissée à des sentences et maximes sur la promenade qui viennent scander ponctuellement le discours du personnage:

Nous ne sommes pas des promeneurs par nature, mais nous venons au monde pour devenir des promeneurs (...) Pour laisser fondre sur la langue des fraises des bois tiédies par le soleil, pour humer la résine des pins. Et si un homme ou une femme ne s'intéresse pas à cela il a manqué à son métier d'être humain. (p. 122-123)

Le titre ne reflète cependant le contenu du roman qu'en partie, car si le vieil homme parle bien de temps en temps de la promenade, le cœur du livre ne réside pas là. Ceux dont Zbinden parle avant tout sont les êtres qu'il a aimés: Matthäus, son frère prématurément disparu; Markus, son fils encore vivant et Émilie, sa compagne récemment décédée, mère de son fils et femme de sa vie. De cette façon, la promenade constitue un refuge pour cautériser la plaie de l'absence et alléger le poids de la solitude.

Vocation: promeneur est un livre de deux cent pages à peine, alors même qu'il se consacre à un bien vaste sujet, à savoir toute une vie, présentée de façon subjective et très condensée, avec ses joies et ses douleurs. C'est un roman modeste et humble, mais dont précisément la modestie et l'humilité sont appréciables. Ce qui est particulièrement intéressant, c'est le travail de tri et les choix faits par Zbinden, ce qu'il élit comme événements marquants de sa vie, et tout aussi bien ce qu'il choisit de ne pas raconter, les non-dits, les blancs, les ellipses et les silences. Parfois, au milieu des passages d'émotion certes un peu convenus, une anecdote surprenante soudain surgit: le fait que Zbinden ait avalé notamment, pour plaire, étant encore enfant, à une certaine Valentina dont il se souvient en parlant de son grand amour Émilie «plusieurs poignées de fourmis, un certain nombre de papillons» et des noyaux de cerises; ou la manière, assez inattendue, dont notre «promeneur» a réagi face au penchant qu'a éprouvé pour son épouse un certain ornithologue. Vocation: promeneur se révèle parfois trop moralisateur, mais tout de même touchant, et, à l'image de son narrateur-protagoniste, assez attachant. Il pose aussi, mine de rien, de vraies questions profondes, en particulier: Que retient-on d'une vie au seuil de la mort? Il arrive de temps en temps à Zbinden de céder à un pessimisme à la Cioran ou Houellebecq:

(...) on naît, on vit, et on meurt. On regarde le monde, puis on s'en va. Peu importe qu'on ait travaillé ou pas, qu'on soit devenu quelqu'un ou qu'on reste un zéro, qu'on sillonne la planète comme un fou ou qu'on reste là sans bouger. (p.122)

Le plus souvent cependant, Zbinden tente de garder espoir, de se promener et de voir la beauté du monde, d'aimer aussi. La leçon dispensée par l'ancien instituteur peut agacer par moments tant elle est connue, mais le récit oral fait preuve de vécu et d’authenticité et s'avère bien vivace et rythmé, accordant par exemple une belle part à la retranscription de discours directs. Le texte allemand, traduit avec justesse et élégance par Marion Graf, est simple, privilégiant les phrases relativement brèves, sans beaucoup de subordonnées, mais non exempt ponctuellement de quelques images bien senties – comme la comparaison des yeux de son voisin Wenk avec ceux de «truites mortes» qui auraient «un regard plus avenant» que lui (p. 49). Grâce à l’humour subtil de ces images et au rythme entraînant des pensées et des discours rendus, on suit avec grand plaisir le vieux Zbinden dans ses promenades.