Monsieur et Madame Rivaz

Catherine Lovey

Ce roman raconte la vie trépidante et ordinaire d’une jeune femme du XXIe siècle à l’esprit don quichottesque et qui, prise dans l’œil du cyclone, ne comprend ni ne maîtrise grand chose de ce qui lui arrive à elle en particulier et au monde en général. Avec une ironie mordante, l’écriture énergique, les réflexions de Catherine Lovey nous font traverser un monde archi contemporain, fourmillant de récits et de personnages, et nous promènent le long de milieux très différents, des hôpitaux aux paquebots, de l’université à la montagne.

Monsieur et Madame Rivaz raconte l’histoire d’une femme qui va au combat pour retrouver un sens à la vie et au monde d’aujourd’hui. C’est un livre sur la possibilité ou l’impossibilité de la bonté.

Visiter le site officiel de l'auteure : http://www.catherine-lovey.com/les-romans/monsieur-et-madame-rivaz

(Présentation du roman, Editions Zoé)

Un couple plein de qualités

von Ruth Gantert

Publiziert am 02/08/2016

Mois d’avril, gare de L.: la narratrice remplace une amie auprès de la compagnie de voyage «DreamWaterWorld» (dont le slogan est «là où la vie est plus bleue»). Sa tâche consiste à accompagner un groupe de retraités en croisière sur la Méditerranée. Lors du rassemblement des voyageurs, un couple âgé s’avance vers le lieu du rendez-vous, serre la main de la jeune accompagnatrice en l’appelant «Mademoiselle», et annonce sa décision: «nous préférons ne pas partir». En effet, bien que la croisière leur ait été offerte par leur fils et qu’elle soit déjà entièrement payée, M. et Mme Rivaz refusent d’y participer. Plus tard, ils signeront de bonne grâce un papier qui fait d’eux les seuls responsables de l’annulation du voyage, renonçant ainsi à tout remboursement. Véritable Bartleby en mode duel (d’après le héros de la nouvelle de Melville et son fameux I would prefer not to), le couple Rivaz conclut son refus par une délicieuse partition à deux, qui donne le ton du récit:

Voilà, vous savez tout, il nous reste à vous souhaiter un très beau voyage, a dit Monsieur Rivaz,
En espérant que tout se passera bien, a enchaîné Madame Rivaz,
la météo, le bateau, nous prierons pour que vous ne fassiez pas naufrage, a poursuivi Madame Rivaz,
c’est toi qui prieras, moi je ne prie pas, a rappelé Monsieur Rivaz à son épouse,
on ne peut pas toujours faire confiance à ces capitaines, a illustré Madame Rivaz, toujours au bras de son mari, il y en a certains qui ne sont pas sérieux du tout et qui renversent leur bateau comme de rien, j’espère vivement que votre capitaine sera un homme de bien, c’est comme les guides de montagne aujourd’hui, il en existe avec lesquels il vaut mieux ne pas aller, même pour traverser la route,
quoi qu’il en soit, cette compagnie de voyage est censée être sérieuse, on peut donc espérer pour tous ces gens qu’elle ait choisi un bon capitaine, a conclu Monsieur Rivaz en regardant le groupe, puis sa femme, avec douceur, alors au revoir, a dit Madame Rivaz,
au revoir, a dit Monsieur Rivaz. (p. 13-14)

Le discours direct ou rapporté avec vivacité, à-propos et humour est une des grandes qualités de cet ouvrage – l’art de la digression en est une autre, que cet extrait met déjà en valeur, et que Monsieur et Madame Rivaz érigera en principe. «Nous sommes de vieux radoteurs» reconnaîtra M. Rivaz plein d’auto-dérision – or, la jeune narratrice ne se privera pas de partager des réflexions (les siennes propres et celles d’autrui) sur le monde et sur ses contemporains tout au long du livre, abordant différents thèmes sociaux présentés sous un angle tantôt satirique, tantôt philosophique: le tourisme, le monde de l’entreprise, la famille, la médecine, la vieillesse, la religion, l’amour et la mort.

Si ces différents thèmes sont reliés à l’histoire par des fils plutôt ténus, ils se regroupent autour de personnages auxquels la narratrice est attachée, en premier lieu Monsieur et Madame Rivaz. Fascinée par les époux dont elle devine d’emblée qu’ils sont «une espèce en voie de disparition», la narratrice leur rendra visite une première fois dans leur village à la montagne pour leur faire signer le fameux papier et y retournera ensuite régulièrement. Une profonde amitié naîtra en effet entre le couple âgé et la jeune femme. Bien que celle-ci soit, quant à elle, pleinement ancrée dans le monde moderne, qu’elle communique par e-mail, par skype et par messagerie instantanée, elle admire en ses interlocuteurs âgés l’attachement à un monde ancien non virtuel, et à de «vraies» valeurs: les Rivaz refusent de rejoindre le «cri de ralliement de notre temps, enjoy!», et la fâcheuse habitude moderne de «zapper» les gens et de tout traiter avec désinvolture, «cette ignoble grimace de notre époque». Empreints de bonté, ils s’occupent des voisins, de leurs chats et de leur jardin, et plutôt que de partir en croisière de luxe, ils auraient envie de visiter seuls la Roumanie à la découverte de vieux pommiers.

Alexis Berg, le responsable de la croisière qu’elle accompagne est un autre personnage important pour la narratrice. Berg apparaît d’abord comme un personnage plutôt désagréable, employé modèle pleinement identifié au discours capitaliste et méprisant les touristes qui lui sont confiés. Cependant, son caractère devient plus ambigu par la suite. Sur le bateau, la narratrice a une aventure avec lui («par désœuvrement», précisera-t-elle) et les propos du jeune responsable le montreront plus lucide sur son rôle dans l’entreprise et dans la société qu’on ne l’aurait pensé. Au retour, le destin d’Alexis s’avère tragique: défénestré dans des circonstances troubles – accident, suicide ou crime? – il se retrouve à l’hôpital, plongé dans le coma. A-t-il dû payer pour ce qu’il savait d’une «caisse noire» chez DreamWaterWorld? La narratrice rendra régulièrement visite au comateux et se mettra à lui faire la lecture. Le livre qu’elle choisit de lui lire est L’Homme sans qualités de Musil, dont l’auteure a placé une citation en exergue.

Enfin, il y a l’amie que la narratrice a remplacée, Læticia, mère divorcée d’un fils de dix-sept ans, nouvelle compagne d’un homme d’affaires allemand. Plus chanceuse qu’Alexis, Læticia a apparemment réussi à s’enrichir grâce à la «caisse noire» de son ex-employeur, et disparaît en Californie où elle devient adepte du yoga.

Monsieur et Madame Rivaz est divisé en trois parties dont chacune compte une dizaine de chapitres. Si le livre vit entièrement du rythme des différentes rencontres, celui-ci s’essouffle malheureusement au cours de la dernière partie, dans laquelle les digressions ne peuvent même plus être considérées comme telles: sans fil narratif, il n’y a plus de tension entre récit et digression. Aux longueurs s’ajoute le fait qu’après la disparition d’Alexis Berg, le livre manque d’un personnage doté d’épaisseur, ambigu ou intriguant. Comme d’autres aspects du texte, ce problème y est mis en abyme avec lucidité: la narratrice a choisi les Rivaz comme «figure tutélaire», lui dit son amie.

La plupart des gens font la même chose, reprit Læticia, mais ils choisissent des célébrités auxquelles ils s’identifient, dont ils se sentent proches au point de les considérer comme leurs meilleurs amis, et dont ils prétendent connaître les faits et gestes, jusqu’aux détails les plus fabriqués. (p. 72)

En effet, si les Rivaz sont porteurs d’un discours positif un peu convenu, systématiquement opposé à des aberrations collectives dénoncées, on reste sur sa faim sur beaucoup de questions qui seraient pourtant passionnantes: Pourquoi ces parents aimants et attentionnés ont-ils un fils odieux, et comment gèrent-ils cette déception? Qu’en est-il de la fille, qui semble différente de son frère, mais qui n’apparaît jamais?

En refermant Monsieur et Madame Rivaz sur une fin peu crédible qui laisse un peu perplexe, on se remémore cependant avec bonheur le brio des conversations et des observations foisonnantes tout au long de la lecture. Qui d’autre que Catherine Lovey  peut nous expliquer deux différentes manières de saisir le monde, en prenant un milkshake pour exemple?  On a hâte de rouvrir son livre, de relire la magnifique scène d’introduction et de se retrouver au printemps, à la gare de L., où «toutes sortes d’événements peuvent survenir»: «Voilà, vous savez tout, il nous reste à vous souhaiter un très beau voyage».