Percussions

Matthieu Ruf

En équilibre délicat, à la façon d’un mobile, ce texte retrace la vie d’un homme au moment où celui-ci se retrouve au chevet de sa soeur, plongée dans le coma. Autoportrait en mouvement, réponse impossible à une question posée à son grand frère par Emilie quelques mois avant son accident, Percussions cherche à donner forme à ces instants où rien ne compte hors la vie, ces instants qui nous changent, s’impriment dans notre corps et façonnent notre vision du monde.

Prix Georges-Nicole 2016.

(Présentation du livre, L´Aire)

Je, évidemment, est un autre

von Romain Buffat

Publiziert am 08/07/2016

Percussions, le premier livre de Matthieu Ruf, récompensé par le Prix Georges Nicole 2016, a le mérite de rappeler qu’il existe d’autres formes littéraires que le roman. Il est d’ailleurs bien difficile de catégoriser Percussions qui oscille entre «autoportrait en mouvement» (quatrième de couverture) et récit en prose poétique. Bien difficile aussi de résumer le livre dont la construction repose davantage sur une structure de la phrase que sur une intrigue. Quelques évènements saillants jalonnent le livre pourtant, le décès du grand-père, la naissance du neveu, le coma de la sœur, les problèmes de santé du frère. Entre ces épisodes marquants, tout une série d’instants plus ou moins banals mais dont la phrase de Ruf parvient parfaitement à extraire la matière littéraire.

Ce texte, qui aurait pu s’intituler La question d’Emilie comme le confie l’auteur à l’émission «Entre les lignes» de la RTS, se cristallise, en effet, autour de cette question de la sœur du narrateur, Emilie:

Et nous, frangin? On oublie. On oublie qu’on va casser comme des brins de paille. Deux jours, quatre ans, vingt-huit ans... Mais si on n’oubliait pas? Qu’est-ce qu’on garderait? Qu’est-ce que tu garderais, toi? (p. 16)

Cette question décide le narrateur à collecter les moments décisifs de sa vie de trentenaire. Nostalgique d’avance, conscient que la fin et la mort guettent toujours, le narrateur semble vouloir tout embrasser et faire un avec tout. Cette idée de communion avec les autres et les choses conditionne sa phrase, régulièrement construite autour de l’anaphore rimbaldienne: «Je suis l’écorce d’un arbre contre ma main nue» (p. 7), «Je suis mes chaussures de marche dans la poussière ocre» (p. 9), «Je suis les doigts de Lisa sur ma poitrine» (p. 11), «Je suis les jambes d’un chef d’orchestre» (p. 21). Matthieu Ruf joue très bien avec le JE qui, évidemment, on le sait depuis Rimbaud, est un autre et qui empêche immédiatement d’interpréter Percussions comme une autobiographie. Car il est également permis de considérer ce JE comme étant celui du livre lui-même, comme s’il s’écrivait tout seul sous les yeux du lecteur. JE qui peut aussi être celui du lecteur, non pas un JE dans lequel il pourrait se retrouver (qui, franchement, peut prétendre «[être] une cigarette entre les lèvres» de l’être aimé?), mais un JE multipliant les points de vue où il est bon de se perdre, un JE permettant la traversée de ces moments percussifs.

Et si ce n’est pas par cette formule («Je suis») quasi mystique que débute le paragraphe, ce sera par une phrase nominale faisant immédiatement surgir sous les yeux du lecteur une image, une sensation, une odeur, un son, un goût: «La langue d’une jeune inconnue dans ma bouche, la nuit d’avant mon départ pour Buenos Aires» (p. 91), «La chaleur d’une grande pierre plate sous mes fesses, tout au bout d’une presqu’île grecque» (p. 76).

Tout est à contempler pour le narrateur de Percussions. Que ce soit le verger de son enfance,  les étoiles, le socle d’une statue, une capote usagée, l’azur ou un verre de bière qui en rappelle d’autres et au bord desquelles d’autres lèvres se sont posées: tout a une signification, tout percute, tout est sur le même pied d’égalité. Il y a chez Ruf cette volonté de tout mettre dans un livre, et le lecteur ne peut qu’apprécier cette mégalomanie.

Enfin, le récit se construit comme un puzzle, sans ordre chronologique, répondant davantage à une logique d’association d’idées, d’images, à un rythme, une cadence. D’où sans doute la formule d’«autoportrait en mouvement» en quatrième de couverture:

Je cherche toujours la pièce manquante, et je souris à l’idée vertigineuse de l’avoir trouvée, l’espace d’un instant. Même si elle ne complète qu’une image étrange, qui tressaute et part en fumerolles. Une image partielle, et pivotable, qu’on peut défaire d’un seul geste. Contingente. (p. 147)

Les dernières lignes du texte reviennent sur la question d’Emilie, réfléchissent à la forme fragmentaire et fuyante du récit, pour constater la paradoxale impossibilité de garder tous ces moments qui nous constituent, bien que l’écriture tente de les fixer:

Lui dire [à Emilie] que sa question n’a pas de sens, parce que je ne cesse d’y répondre à chaque instant, et que je garderais tout ce que je suis: l’écorce d’un arbre contre ma main nue, mes chaussures de marche [...] et tant d’autres éclats d’existence, de percussions qui me traversent constamment, [...] tous ces instants où rien ne compte hors la vie et qui m’échappent au moment précis où j’aimerais les garder, au creux de la paume, en sachant que c’est impossible, que je ne peux pas répondre à la question d’Emilie. (p. 149-150)

Percussions est un livre qui bouge constamment, à chaque lecture, qu’il faut lire et relire. Un livre de poésie, assurément.