Un arbre chante

Vahé Godel

Un poème est tout ensemble un corps étranger, un nid de résistance, un lieu de perdition... S’il dit l’amour, la souffrance, la volupté, la mort... c’est en ce sens que les mots eux-mêmes y font l’amour, y subissent maints tourments plus ou moins délicieux, y luttent contre la mort... Il ne commente rien: il fomente. Je ne cesse d’osciller entre la peur du Vide et l’appel du Rien... mais d’autre part je vise le Plein, j’embrasse le Tout (et certes, qui trop vite embrasse...): c’est le Jeu du Tout et du Rien, du Plein et du Vide – «ce jeu insensé d’écrire» (Mallarmé)... curieux mélange d’échecs et de roulette russe. Tout s’y joue au centre... hors de quoi, il (n’)y a Rien (cendre).

(Présentation du livre, l'Aire)

Rezension

von Marina Skalova

Publiziert am 16/08/2016

Vahé Godel, poète, essayiste et traducteur d’origine suisse et arménienne, est l’auteur d’une œuvre impressionnante, riche de trente-quatre recueils, romans et récits, ainsi que de près de dix volumes de traductions de l’arménien.

Poète voguant entre les langues et les cultures, il nous propose avec Un arbre chante (Ed. de l’Aire) un livre qui oscille entre les contraires complémentaires, témoignant d’un vivre et d’un écrire s’inscrivant entre «l’appel du rien et la peur du vide».

Dans Un arbre chante, ainsi que se nomme la première partie éponyme du recueil, il se met en quête d’une parole qui dise la fugacité, porte la marque du temps qui passe, soit assez solide pour en garder la trace. Les poèmes apparaissent comme cette inscription, cette empreinte. Une mélancolie profonde s’exhale de cette écriture, comme amarrée à une origine qui se soustrait:

Je m’en irai comme je suis venu

à l’aveuglette

à bout de souffle

sans savoir

pourquoi….

Vahé Godel convoque un lyrisme faisant appel à des motifs poétiques universels: les arbres, les pierres, la mer, le vent, les fleuves, les rivières, les oiseaux. Ces métaphores sont chaque fois singularisées, s’incarnent avec justesse et limpidité. Le poète parvient à transmettre de façon prégnante en usant de mots et d’images simples – ce qui est surement l’apanage des grands.

D'un texte à l'autre, le poète se fait tantôt oiseau, tantôt arbre ou pierre, entre légèreté du départ, envol de la parole et pesanteur de l’être. Ce qui se dévoile alors, c’est un dire qui est à la fois roc – ou plutôt tronc, marque de la solidité de la parole poétique, et nudité:

une parole errante
cherche refuge
dans les bras d'un vieil arbre
invisible
j'ai beau savoir
qu'un seul oiseau
 

À travers ces vers, Vahé Godel parvient à faire affluer la sourde présence de ce qui se dérobe, se soustrait. Son écriture est marquée par cette attention à l’inéluctable disparition des choses, que les vers font affluer – et qui file entre les doigts, dès lors qu’on tente de la saisir.

La grande maîtrise de cette écriture repose notamment sur l’interpénétration entre le son et le sens. Les mots glissent des uns aux autres, confluent les uns dans les autres. On ondule ainsi de «brisants» à «brisures», de «s'enfouir» à «s'enfuir», «d'enclose» à «éclose». Les parentés sonores créent des éclosions sémantiques: il semble que ce sont elles qui permettent au sens de germer, indissociable de sa matière sonore.

épouse le regard de la rivière
(…)

savoure
savoure

le souvenir des sources

Traversée de motifs fluviaux, l'écriture de Vahé Godel évoque une navigation entre les rives, où les eaux enveloppent et menacent d´emporter à chaque instant.

L'attention à une forme de parole des origines est forte, tout comme la présence de motifs mystiques. L'existence semble ainsi s´inscrire dans plusieurs livres, «le livre des eaux souterraines», «le livre des rivières», «le livre des morts» – ce qui n'est pas sans évoquer l'écrivain Edmond Jabès:

– seul dans la voiture de queue
un voyageur se remémore
l’objet de son voyage

La question de l'errance, tout autant géographique que métaphysique imprègne les poèmes. L'écriture est-elle alors ce qui permet de s'amarrer grâce aux «syllabes»? Ou est-elle au contraire, ce qui délie encore davantage, plongeant dans le vide? Les poèmes s'inscrivent entre ces deux pôles, laissant affluer un dire très ancré, mais hanté par l'expérience de la perte.

La fragilité de cette parole se glisse souvent entre parenthèses. Elle s'apparente alors à un aveu, une confession:

(je brûle d´exister
je tremble de tout perdre)

Ici encore, c'est un verbe à la fois assuré et frappé du sceau du doute que Vahé Godel nous fait partager. «On n'est pas impunément issu (même à demi) d'un peuple qui manqua de disparaître de la carte», écrivait Sylviane Dupuis, en introduction de son dernier livre.

Et en effet, le motif récurrent du dernier voyage évoque fortement la déportation. À moins que ce ne soit elle qui ne devienne, à son tour, une métaphore de notre séjour terrestre:

un train fantôme
une valise introuvable une clé perdue
un corps gisant qu’on ne reconnaît plus

La noirceur est croissante, la déshumanisation présente en sourdine. Le «je» griffonne avec un bout de craie rouge, «destiné d’ordinaire au marquage du bétail». Sa poésie fait affleurer la condition humaine dans ce qu’elle comporte de plus singulier, de fragile et de tragique:

Nom ?

- Non.

- J’ai le devoir de vous inscrire.

- Inscrivez : Innommable.

- Né en… ?

- Néant.

Les deux dernières parties du recueil «La voix le silence les yeux» et «L’errance la dérive la trace» rassemblent de brèves réflexions, aphorismes, parfois proches de la comptine, qui interrogent le vide, l’absence, la parole, le silence et le départ…. Ici aussi, Vahé Godel se livre à un jeu très sérieux avec les mots et les sons; les essore pour en extraire la sève chantante. Il en résulte des notations courtes, densifiées à l’extrême et pleines de sagesse, dont s’exhale à la fois l’appel du néant («Abolir le gouffre en s’y précipitant») et l’aspiration à l’envol («Toute parole est un battement d’ailes»).

Vahé Godel parsème ces notations de réflexions sur la place de la poésie, citadelle «imprenable» du fait de sa précarité; ou encore sur la traduction. On notera notamment ses remarques passionnantes sur l’exigence qui pèse sur le traducteur d’être fidèle à ce qui préfigure l’écriture: la sauvagerie, la transgression, «l’obscure clarté du poème».

La dimension de la trajectoire, du dédale et de la fuite est importante ici, l’errance de l’écrire, entre volonté d’échapper au silence et tendance à s’y insinuer, s’y enfoncer. Après avoir traversé la région de l’inavouable, l’écrivain dissémine des poèmes comme autant de traces.

Ce qui reste? Une trajectoire poétique d’une grande beauté, qui nous mène au point de rencontre entre poésie et philosophie. Au lieu où l’on respire, pense et écrit le monde en un seul mouvement. Avec la légèreté de l’oiseau, avec la solidité de l’arbre.