xxxversxxions

Charles Hersperger

Un anthropologue en rupture avec les conventions académiques est invité à poursuivre ses travaux dans le cadre d'un institut prétendument alternatif, loin de chez lui. Là, un artiste-activiste controversé, occasionnellement présent dans le milieu social gravitant autour de cet institut, prépare une exposition majeure de son œuvre récent.
De leur rencontre naît rapidement une relation en partie clandestine qui devient une exploration de potentialités humaines soudain accessibles.

(Présentation du livre, art&fiction)

Rezension

von Marion Rosselet

Publiziert am 14/06/2016

Innombrables sont les possibilités d’interprétation de xxxversxxions. Le roman explore l’énergie qui circule entre deux êtres. Toutes les étapes d’un processus relationnel se succèdent les unes après les autres: des rouages d’une vie quotidienne bien réglée à la rencontre impromptue; de l’attraction irrésistible à la nouvelle configuration qui se met en place sur une terre inconnue; et enfin, de la prise de conscience d’un hiatus entre l’autre et soi à la divergence des trajectoires.

Le narrateur, appelé Bernie, est un professeur d’université en anthropologie invité pour deux ans sur un campus anglo-saxon, «idylle utopiste» en pleine campagne. Ses recherches, à la fois reconnues et controversées, imposent leur rythme à son existence de célibataire qui, bien que singulière, s’avère sans surprise. Lors d’une fête, Bernie fait pourtant la rencontre soudaine de Stefos, à la chevelure de feu et à l’«identité assez circonstanciée d’artiste et d’activiste peut-être aussi incontournable, dans ce district, qu’évité ou rejeté». Le contact le fascine et le paralyse.

Peu après, Bernie vient rendre visite à Stefos dans la maison bleue sur la colline où il loge. L’accès à la demeure est labyrinthique, au milieu de la végétation. Très vite, les deux hommes se lancent dans l’exploration et l’expérimentation des perceptions, émotions et sensations provoquées par la mise en présence de leurs deux personnes, corps et esprit réunis. Ils font des séances étranges en pleine nature, «un lieu sauvage pour cette sauvagerie», constatent l’énergie proprement «révolutionnaire», lit-on à plusieurs reprises, qui se dégage de leur connexion. Jamais cette énergie n’est enfermée par l’auteur dans une détermination précise, toutes les hypothèses demeurant possibles: d’ordre spirituel new age, sexuel, politique, naturel...

Mais le mécanisme s’enraie et va conduire à la disparition soudaine de Stefos et à la dépression de Bernie. «J’avais été incapable d’entendre la différence, d’établir l’altérité dans ce qu’il me disait». L’auteur s’intéresse à cet interstice où l’on loge ses propres pensées en les attribuant aux autres. Il y a l’énergie qui circule entre l’autre et soi, réalité tangible qui ne peut être ressentie unilatéralement, puis il y a la compréhension qui diffère et l’utilisation divergente de la force dégagée par l’«ensemble». Des forces éthiques et politiques agissent, menant à des lectures hétérogènes de la situation, ainsi que, potentiellement, à son instrumentalisation à d’autres fins. La différence s’installe, une dissonance grandit, les deux êtres s’éloignent.

Charles Hersperger nous balade dans un univers d’équivoque – impossible, par exemple, de savoir sur quoi portent les recherches universitaires du narrateur – avec un goût cultivé pour les incises et les allusions. Si l’exercice peut sembler gratuit, ce danger est tenu à distance par l’histoire qui, en plus de faire office de satire du monde universitaire, touche à des forces bien réelles – les abîmes de la sensation, le choc avec l’extérieur qui pose des étiquettes sur les liens, dont celle de l’homosexualité, l’utilisation politique ou stratégique de la relation affective. Elle est portée par un style agréablement ample. L’écriture chemine obstinément et sans ciller entre les paradoxes les plus marqués. Avec un certain calme, elle nous guide dans l’expérience particulière de cet objet littéraire non identifié, dont l’auteur possède une personnalité aussi mystérieuse que celle de ses personnages.