Kurzkritik

Journal d’un Intellectuel en chômage (1937)

Ce Journal naît à la faveur d’une circonstance précise: la perte de l’emploi que l’auteur occupait dans une petite maison d’édition protestante à Paris, et qui provoqua fin 1933 son départ pour l’île de Ré, puis une halte en Vendée, enfin dans un coin des Cévennes, par goût sans doute d’une aventure existentielle nouvelle, celle de la pauvreté matérielle, non sans essayer de tirer quelque revenu de son seul travail d’écrivain, et par le choix délibéré de vivre à plein une expérience originale sinon paradoxale, celle de l’intellectuel chômeur. Témoigner en toute simplicité, à travers les péripéties d’une existence hasardeuse et des paysages si divers, de sa condition d’homme, de son œuvre d’écrivain et d’intellectuel, retrouver loin des villes la terre et la vie toute nue, observer et partager l’humble vie des êtres, président à la rédaction de ce Journal, qui renferme des pages de ses rencontres parfois émouvantes parfois difficiles avec des gens du peuple. Sans tomber dans le registre de l’intimité, l’auteur livre des détails sur sa vie quotidienne, sur les doutes qui l’assaillent dans son travail de création. Ce Journal est aussi le récit des préoccupations et des réactions d’un intellectuel confronté à une situation particulière, le chômage, dont la conséquence immédiate est la perte de la dignité de l’homme. Or, l’intellectuel, dès lors qu’il est chômeur et désargenté, et bien que sa condition comporte quelques désagréments d’ordre matériel, se différencie radicalement de toute autre catégorie de chômeur, car dans le domaine des activités de l’esprit, de la culture et des arts en général, le chômage ne peut exister réellement. Au contraire du chômeur normal, ou industriel, l’intellectuel chômeur n’est pas démoralisé par la privation de son travail: il peut même travailler davantage. Sa situation matérielle déficiente change «sa conscience d’intellectuel, et l’oblige à se poser des questions toutes nouvelles». Ce n’est point l’état de pauvreté qui intéresse l’écrivain, ou l’intellectuel qui par définition est en charge «d’une vocation d’expression et de réflexion», mais l’esprit de pauvreté, qui est à l’extrême opposé de l’esprit bourgeois et qui seul permet à l’homme d’«être libre selon la mesure de sa vocation». À l’homme de vivre selon ses moyens et ses besoins réels, et non de chercher à s’enrichir de manière excessive. Car la pauvreté commande à l’homme vrai, le chrétien, non point de posséder, mais de «se posséder», et ainsi conquérir une liberté nouvelle. (Bruno Ackermann)