Charlotte Delbo

Ghislaine Dunant

«Je rencontrais une écriture qui crevait la surface protectrice de la vie pour toucher l’âme, le corps qui souffre ce qu’un être humain ne doit pas souffrir. Les mots peuvent dire ce qu’il est à peine supportable de voir, et de concevoir. Et ils peuvent ramener l’amour que Charlotte Delbo avait eu pour toutes celles, ceux qu’elle avait vu souffrir. La lucidité, la capacité de dire et d’écrire était là. Une langue pouvait rendre ce qui avait eu lieu. Le trou que faisait dans notre humanité la catastrophe d’Auschwitz, un écrivain me donnait le moyen de le raccommoder avec une œuvre qui en faisait le récit. Elle avait cherché la beauté de la langue dans le terrible des mots ciselés en arrêtes coupantes. Elle les disait avec la douceur qui prend quand l’au-delà de la douleur est atteint.
Elle l’écrivait des années plus tard, ouvrait les images restées, elle interrogeait avec liberté les souvenirs au moment où elle les écrivait, elle découvrait la vie retrouvée».
G. D.

(Présentation du livre, éditions Grasset)

Rezension

von Françoise Delorme

Publiziert am 21/12/2016

Après une évocation poétique et surprenante de la charmante petite gare de Breteau que Charlotte Delbo avait achetée comme antidote à celle d'Auschwitz qu'elle appelait «la plus grande gare du monde», le portrait complexe que Ghislaine Dunant brosse commence presque comme une biographie ordinaire. Mais elle commence au jour de son arrestation par la police française le 2 mars 1942 avec son mari Georges Dudach. Puis elle retrace sa vie auparavant, son travail avec Louis Jouvet dont Charlotte Delbo consigna en sténographie des cours importants et avec qui elle partira en tournée aux États-Unis pour fuir la guerre. Elle reviendra pour retrouver son mari, qui sera fusillé en mai 1942, dont elle retracera la mort dans la pièce de théâtre Une scène jouée dans la mémoire et qu'elle évoque avec amour dans plusieurs poèmes:

«Je l'appelais
mon amoureux du mois de mai
[...]
enfant et tendre
quand nous marchions enlacés
la forêt était toujours
la forêt de notre enfance
nous n'avions plus de souvenirs séparés
il embrassait mes doigts
ils avaient froid
il disait les mots que disent les amoureux du mois de mai.»

(p. 25,  Auschwitz et après, tome II : Une connaissance inutile)

Ghislaine Dunant retrace aussi l'importante rencontre que Charlotte Delbo fera avec Henri Lefebvre, sociologue communiste, puis exclu du parti communiste. Quand elle reviendra de Suisse où elle aura trouvé, après son retour de camp, un maigre travail auprès de l'ONU, il lui assurera un travail plus intéressant au CNRS, jusqu'à sa retraite. Elle poursuivra longtemps avec lui des discussions conflictuelles et vivantes, passionnées, malgré un éloignement progressif. L'intérêt qu'Henri Lefebvre portait à la littérature et l'amour et l'admiration qu'elle éprouve pour l'homme de théâtre Louis Jouvet apaisent son désir de connaissance et lui font rêver une transformation du monde par la parole. C'est probablement à leur contact qu'elle acquiert cette certitude, qu'elle confortera par un profond désir de parvenir à écrire une œuvre littéraire à partir de sa vie dans un camp de la mort:

Rejoindre le mythe, c'est agrandir la dimension de ce qui a été vécu. Le mythe, en amenant un personnage, fait théâtre, dialogue et donc jeu. C'est ainsi qu'elle peut adopter un autre ton. [...]. Écrire vraiment autrement sur Auschwitz:
«Son voyage auprès du mien n'était pas, j'en suis sûre, qu'une agréable excursion [...]. Pourtant, j'en reviens, l'avantage que j'ai sur Eurydice.» (Spectres, mes compagnons)
Je cite ce qu'elle avait écrit dans le manuscrit pour être au plus près de son état d'esprit quand elle commence[...]. De l'enfer, elle est sortie, au moins en écrivant ces pages […]. (p. 462-463)

Cette remarque de Charlotte Delbo dans Spectres, mes compagnons, livre dont le titre pourrait être celui de toute son œuvre, résume son projet littéraire, la création d'une mythologie qui échapperait à l'évanescence du témoignage de manière à «donner à voir» son expérience, à la transformer en conscience. Georges Perec décrit une telle ambition à l'œuvre aussi dans L'Espèce humaine de Robert Antelme:

La volonté de parler et d'être entendu, la volonté d'explorer et de connaître, débouche dans cette confiance illimitée dans le langage et dans toute écriture qui fonde la littérature [...]. À ce niveau, langage et signes redeviennent déchiffrables. Le monde n'est plus ce chaos que des mots vides de sens désespèrent de décrire. Il est une réalité vivante et difficile que le pouvoir des mots, peu à peu conquiert. La littérature commence ainsi, lorsque commence, par le langage, dans le langage, cette transformation, pas du tout évidente et pas du tout immédiate, qui permet à un individu de prendre conscience, en exprimant le monde, en s'adressant aux autres. 
(Georges Perec, Robert Antelme ou la vérité de la littérature)

L'impressionnante somme que Ghislaine Dunant signe ici fait interférer le plus possible et tout au long de La vie retrouvée, titre très symbolique, plusieurs niveaux de langue et de réalités : littérature, analyse littéraire, faits objectifs et, par empathie, ce qu'elle-même imagine des sensations, sentiments et pensées de Charlotte Delbo, ce qui donne à l'ensemble beaucoup de force et de vie, au risque parfois d'imposer une perception très, voire trop personnelle – mais c'est le défaut inéluctable d'une évidente qualité. Les spectres dont il est question sont autant les souvenirs des mortes ou des revenantes qui hantent Charlotte Delbo, avec qui elle a vécu et qu'elle a vues mourir ou survivre dans les pires conditions, que les personnages de théâtre qui l'habitent, et qui lui permettent de traverser des épreuves insoutenables, même lorsque ces êtres de papier l'abandonnent à l'entrée du camp d'extermination qu'est Auschwitz, car dit Delbo: «Ce n'est pas leur place». Elle retrouvera Alceste plus tard, malgré tout, lorsqu'une tzigane échangera avec elle contre une bouchée de pain une petite édition du Misanthrope qu'elle apprendra par cœur, peu à peu, les mots de Molière devenant un peu d'elle-même par la grâce d'un dialogue intime:

[…] Delbo fait le récit de ses entretiens avec ces personnages dans les conditions extrêmes qu'elle connut. Comment ils ont résisté et sont restés présents. Comment ils lui ont donné à voir des qualités qu'ils n'avaient pas révélé jusque-là. Ou comment ils n'ont pu tenir en face de l'épreuve, ou ne sont même pas venus lui tenir compagnie. (p. 156)

Et c'est grâce à cette interpénétration entre sa vie et la littérature qu'elle poursuivra en revenant du camp sa quête esthétique, malgré les déboires de toutes sortes. Elle sera peu éditée en France, malgré le soutien de Jérôme Lindon et des éditions de Minuit qui éditeront en toute confiance la trilogie Auschwitz et après, mais seront plus circonspectes par la suite, car elle sera peu lue jusque dans les années 80, comme nombre de grands écrivains européens qui avaient eu à cœur de donner une forme littéraire au récit de leur passage dans les camps nazis. Le fait d'être une écrivain femme a sûrement aggravé la surdité à laquelle elle a été confrontée et Ghislaine Dunant insiste sur cet aspect. Charlotte Delbo sera beaucoup mieux reçue aux États-Unis où ses livres seront traduits, commentés, aimés. Rosette Lamont qui traduira en américain la trilogie dira en avant-propos de cette traduction: «Quand je vis cette femme grande, belle, j'ai pensé: c'est ainsi que j'ai toujours imaginé Électre», ce n'est que plus tard que j'ai appris l'importance qu'Électre avait pour elle, Électre, la pièce de Giraudoux montée par Jouvet». Delbo sera souvent invitée aux États-Unis pour des conférences, des lectures, ce qui confortera sa pugnacité, puisque, pour elle, prenant à contre-courant la sentence d'Adorno qui décrétait impossible la poésie après Auschwitz «Seul le langage de la poésie permet de donner à voir et à sentir.» Elle s'en explique:

«[...] Il serait interdit d'avoir un style d'écrivain, d'écrire dans une forme poétique à propos d'Auschwitz. Mais seule cette forme, seul ce style encore une fois permettent de communiquer ce que j'avais à communiquer, de faire voir ce que je voulais faire voir.»
(p. 271, article paru dans La Nouvelle critique, n°167, juin 1965)

Ghislaine Dunant analyse souvent tout au long de des 600 pages ce qui fait la force de l'écriture de Charlotte Delbo, occupée à recomposer un monde disloqué en dévoilant justement les fêlures, les ruptures, la violence inouïe qu'elle cherche à mettre en scène, même lorsqu'elle fait plus œuvre d’historienne en racontant la vie antérieure de ses compagnes d'enfermement dans Le Convoi du 24 janvier qui lui demandera un long temps d'enquête. Enquête pour rendre un corps vivant à des personnes. Il y a, de sa part, vu l'importance qu'elle accorde aux personnages littéraires, une volonté de les doter d'une histoire, de ce que Paul Ricœur appelle une identité narrative. Un travail de la mémoire, sans cesse recommencé. On peut dire que Charlotte Delbo est revenue sans cesse sur la même histoire qu'elle a nourrie de plus en plus, afin que la mémoire s'incarne dans des œuvres littéraires qui sont seules à donner une dimension intemporelle à la vie humaine, aux vies de chacun et de tous. En sauvant des aspects réels du temps, elle construit une durée imaginaire qui englobe le lecteur dans son orbe et l'oblige à entendre dans sa voix la voix de tous les morts, les mortes...
Son art utilise le plus souvent les mots les plus ordinaires pour décrire l'extraordinaire, réalisant en cela l'humanité de cette douloureuse expérience puisque, comme l'écrit Robert Antelme : «[Le SS] peut tuer un homme, il ne peut le changer en autre chose»:

Le camp n'a pas de nom.
Il fait un trou dans l'histoire humaine.
Elle va refaire le tissu, mettre des pièces, composer des morceaux pour faire la trame. Le rhapsode est celui qui coud, comme le dit l'étymologie du mot. Coudre ensemble des chants différents pour raconter une épopée. Delbo écrit des récits, des tableaux, des poèmes, des dialogues, elle se sert de toutes les formes et choisit pour titres des mots ordinaires. «Un matin.» «L'appel». «Le printemps». «Dimanche». (p. 87)

La biographe a à cœur aussi de nous donner à sentir une Charlotte Delbo vivante, cependant un peu dédoublée, aimant les belles choses, l'amitié, traversant un amour passionné et trahi, toujours curieuse des arts, portant haut la réflexion sur la peinture moderne, sur le Nouveau Roman, sur la vie artistique et politique de son époque, réflexion traversée de contradictions, mais toujours sincère, tenace.

À la fin de ce livre qui offre à découvrir une rencontre peu commune entre une écrivain et sa biographe, le lecteur reste impressionné par la force de caractère de Charlotte Delbo, par l'intransigeance de sa recherche de vérité. Le réel intérêt d'une telle biographie est sûrement de remettre en perspective la puissance de son œuvre littéraire, la liant à celle d'autres écrivains, à d'autres stupéfiants récits comme ceux de Varlam Chalamov qui accompagnèrent longtemps Charlotte Delbo. On songe aussi à Rithy Panh ou Jean Hatzfeld. Une bibliographie fournie et des notes plus conséquentes auraient parachevé cet ouvrage digne du prix qu'il a reçu en lui évitant des attaques infondées de plagiat et auraient surtout nourri, plus et mieux, la curiosité du lecteur, souvent sur sa faim à cet égard.
Ghislaine Dunant a servi avec honnêteté, beaucoup d'intelligence et une grande sensibilité, la personne et l'écrivain Charlotte Delbo. La sensibilité de celle qui écrit aujourd'hui se réalise au contact de ce qu'elle découvre: la force symbolique des livres de Charlotte Delbo l'ont transformée et ont donné sens à sa propre vie.

«Chaque bouffée aspirée est si froide qu'elle met à vif tout le circuit respiratoire. Le froid nous dévêt. La peau cesse d'être cette enveloppe protectrice bien fermée qu'elle est au corps, même au chaud du ventre. Les poumons claquent dans le vent de glace.
Du linge sur une corde.»
(Auschwitz et après,  tome I : Aucun de nous ne reviendra)

[…]
Il y a l'horreur qui terrorise, fait la stupeur, il y a l'horreur qui émeut et fait surgir pitié et amour. Et il y a les images de l'écrivain qui donnent de la beauté, ce registre qui perturbe les catégories, frappe nos mémoires comme on frappe une monnaie, et s'inscrit. Qui laisse sa trace indélébile, quand le sens lui vacille. (p. 87-88)