Nues dans un verre d’eau

Fanny Wobmann

Laura passe ses journées avec sa grand-mère hospitalisée, dont les crises de démence s'aggravent. Profitant des rémissions, elle lui raconte son récent séjour en Angleterre, lui parle de l'homme qu'elle a rencontré sur la plage et lui confie qu'elle est enceinte. Les deux femmes se retrouvent nues, l'une face à la mort, l'autre face à cette vie qui pousse en elle sans qu'elle l'ait souhaité.

(Présentation du livre, éditions Flammarion)

Rezension

von Elisabeth Jobin

Publiziert am 13/03/2017

Les personnages de Fanny Wobmann ne se bousculent pas, dans Nues dans un verre d’eau. Ils habillent les pages un instant, puis les quittent en laissant une multitude de traces vives dans la vie de la narratrice Laura. Ainsi reconnaît-on immédiatement à l’auteure ce talent de prendre le temps – celui de raconter, avec sincérité, d’écouter les histoires des uns et des autres, soufflées à demi-mot. Chez elle, pas un mot de trop. Les silences et les ellipses ont aussi leur mélodie.
Cette modestie traverse de part en part le deuxième roman de l’auteure chaux-de-fonnière, née en 1984. Une voix qui a également su séduire au-delà de nos frontières: après un premier texte paru aux éditions de L’Hèbe (La poussière qu’ils soulèvent, 2013), c’est au tour de la maison française Flammarion de publier Nues dans un verre d’eau. Pour rappel, ce même éditeur avait déjà édité Vivre près des tilleuls en septembre 2016,  le premier roman remarqué du collectif AJAR, dont Fanny Wobmann est également membre.

«Nous, abandonnées de la terre»

Nues dans un verre d’eau: le titre du livre est aussi délicat que le texte qui se déploie sur ses pages. On en ressort avec une impression d’immersion, d’intimité discrète, de simplicité dans ce qu’on offre et ce qu’on attend de l’autre. Il faut dire que la confidence, ici, se fait de préférence en tête-à-tête, comme si le groupe excluait d’emblée l’échange, pour lui préférer une parole dispersée. Pour autant, même à deux, les dialogues semblent entravés par la pudeur et les mots retenus.

L’écriture, en révélant les hésitations qui se dégagent des d’échanges, met ainsi au jour la nature et la profondeur des différentes relations. Celle qui lie par exemple la narratrice Laura à sa grand-mère en fin de vie, alitée à l’hôpital de La Chaux-de-Fonds. Ou encore l’amitié née entre cette même Laura et une professeure d’anglais lors d’un récent séjour linguistique à Londres. Et puis ces quelques jours que Laura a passés en compagnie d’un homme à la peau presque translucide, rencontré en Angleterre également, et avec lequel elle s’est essayée à l’amour. À chaque entrevue son intimité, sa distance.

Aussi le titre, on le comprend à la lecture, renvoie-t-il l’image d’une filiation féminine, et file la métaphore de la grossesse. Car si la grand-mère s’éteint peu à peu dans son lit, une autre vie commence dans le ventre de Laura, enceinte, apprend-on dès la quatrième de couverture. Elle ne l’a encore annoncé à personne si ce n’est à sa grand-mère, qui ne l’a peut-être pas bien comprise. Isolées dans des moments de vie très différents, «Nous, abandonnées de la terre», comme le titre le premier chapitre du livre, la grand-mère et la petite-fille se tiennent compagnie, se confient un peu, tâtonnent, s’offrent quelquefois un secret.

Histoires croisées

Chaque jour, de retour de son travail – Laura est micromécanicienne en horlogerie –, la jeune femme passe voir sa grand-mère. Souvent déphasée, cette dernière raconte quelques anecdotes sur sa vie passée à tenir une petite épicerie, à tenir son couple aussi, à prendre soin de ses enfants et de celui de sa sœur. Il arrive que Laura l’accompagne pour une promenade dans la cour de l’hôpital. La ville enneigée est un décor en sursis: «Sous la neige, les mots ont moins d’importance, ils nous paraissent moins imposants», explique Laura.  «[N]ous les laissons prendre place au pied de ton lit, sous les oreillers qu’il faut sans cesse redresser, dans ta soupe à la courge, au creux de ta cuillère qui tremble dans ta main.» Les mots sont précieux, pesés. Dans cette atmosphère faite de gestes avortés, d’amours non avouées, chaque confidence est un petit cadeau.

Au chevet de sa grand-mère, Laura revient souvent – en paroles ou en pensées – sur le récit de son séjour en Angleterre, où son patron l’a envoyée faire des cours de langue. C’est là que la jeune solitaire fait la connaissance d’Hillary, qui travaille l’été à Londres, puis le reste de l’année à Abu Dhabi, de façon à gagner assez d’argent pour faire vivre son fils et son mari malade.

Elle y rencontre aussi, lors d’un week-end sur une plage fraîche au sud du pays, un homme avec un chien. Suit une relation rapide, où l’intimité et le partage peinent à prendre corps. C’est un non-lieu, une histoire dont l’ambition ne dépasse pas la frontière du conditionnel: «Je pourrais mettre mes doigts sur le visage de mon homme blanc et jouer avec les poils durs qui parsèment ses joues», pense Laura. «Nous pourrions parcourir pendant des heures ces étendues de quais et de destinations, en choisir une au hasard et ne jamais revenir. Nous pourrions apprendre à nous connaître vraiment.» Il n’en est rien évidemment. De cette histoire ne restera que cet enfant, que Laura découvrira porter à son retour en Suisse.

Saison des corps

Ainsi, par des chemins détournés, Fanny Wobmann écrit les rapports au corps, au corps dans tous ses états: celui du désir, de la vieillesse, de la transition, de la gestation. Celui qu’on habille, qu’on dévêt, celui qu’on découvre. Ces corps-là sont évoqués, vus, parfois décrits par le biais d’un détail, mais jamais scrutés – ici, l’érotisme a quelque chose d’évident, ce qui surprend au premier abord. Peut-être est-ce dû au pragmatisme ancré dans ces terres horlogères et paysannes et dont Laura est issue, où on apprend à faire les choses avant même d’apprendre à les dire.

D’ailleurs, si l’auteure se permet quelques figures de style, celles-ci sont toujours discrètes. Pas un passage ne cherche à surclasser un autre, si bien que tous les récits que contient le roman – l’épicerie de la grand-mère, l’Angleterre de Laura, le lit d’hôpital – se lisent sur un même plan. Toutes les histoires se rejoignent pour mettre à jour ces passages de vies liminaires, ces entre-deux, où il semble qu’il soit enfin possible d’apprendre à se connaître.