Hermine Blanche et autres nouvelles

Noëlle Revaz

Pour se débarrasser d’un passager qu’il a pris en grippe, un chauffeur de bus cherche une solution radicale. Un grand-père apprend à son petit-fils à abréger les souffrances des fourmis et des sauterelles, jusqu’à ce que lui-même tombe malade. Dans un Paris caniculaire, deux étudiantes écoutent les gémissements d’une femme, d’autant plus surprenants qu’ils proviennent de la fenêtre d’un voisin insignifiant. Voilà le genre de situations et de personnages frais et maladroits que Noëlle Revaz met en scène dans les vingt-neuf nouvelles de son recueil, avec originalité et une extrême variété de tons. Le regard profond et acéré qu’elle porte sur son monde en révèle les désirs, les craintes, les audaces et les solitudes. Amours, décès, femmes rebelles ou absentes, attentes rarement satisfaites, voix enfantines, ogres et secrets… Autant de miroirs pour nous renvoyer avec force et humour des images saisissantes de la vie.
Cet ensemble de textes, nouvelles brèves, discours ou monologues, réaffirme la singularité de la voix et de la vision de l’auteur de Rapport aux bêtes (2002) et d’Efina (2009).

(Présentation du livre, éditions Gallimard)

Dans l’interstice entre les mots et le monde

von Marion Rosselet

Publiziert am 24/04/2017

Les vingt-neuf nouvelles et histoires courtes du recueil Hermine blanche* mêlent humour noir, ironie, sens théâtral et travail des forces profondes avec une intelligence et une inventivité langagière revigorantes. Les personnages ont souvent un âge peu défini, une enfance mal dégrossie, des relations perverties, enseignent, fréquentent les bêtes, sont maris et femmes, se frottent aux rapports de force amoureux. Multitude de voix qui tracent leur chemin sur le réel, ils composent – par le discours – avec «ce qui grouille», à l’image de l’homme d’affaires de «Rues» qui, oppressé par la nature, construit sur elle des chemins bétonnés à tout va. «Ce qui manquait dans la campagne, c’était une rampe où s’appuyer fermement.» Rangeant maladroitement les visions sauvages «dans leurs cadres», ils tentent de les tenir à distance, les mangent à leur sauce, les interprètent de manière très personnelle, avec leurs idées fixes qui commencent à glisser, et finissent pourtant, de fil en aiguille, par mener la réalité beaucoup plus loin que l’on aurait pu l’imaginer.

On peut évidemment compter sur Noëlle Revaz pour montrer cette nature sous son jour le plus trouble. Le contact avec les bêtes, dangereusement transposé aux rapports humains par les protagonistes, est à la fois fasciné et sadique: «Les limaces que j’éliminais d’un coup de semelle me dégoûtaient jusque dans la mort, les jus et purées suintant de leurs corps attiraient mon regard des jours durant». Le petit-fils de «Coup de pouce», tout comme Jacquy et Papi dans «Un écureuil», appliquent rigoureusement la conduite morale qui leur a été enseignée: achever les animaux malades.

Les mots qui s’appellent les uns les autres rendent petit à petit l’impossible envisageable. Le chauffeur de bus d’«Auris-des-Oisux», parmi la foule qu’il charge et reverse chaque jour avec son véhicule, fait une fixation sur l’un de ses passagers. Il le prend en grippe. D’une absence «de plaisir à le transporter» au sentiment d’avoir «un parasite dans les omoplates» qui rend l’atmosphère du bus insalubre et dont il faut impérativement se débarrasser «une bonne fois», il n’y a qu’un pas. Oscillant entre euphémisme, justification et projection imaginaire, les enchaînements de la pensée conduisent assez sûrement à un dénouement par les actes ou, du moins, le suggèrent. Dans «Quand Mamie», monologue à plusieurs voix repris d’une publication aux Editions Zoé, les membres d’une famille fantasment, d’abord avec précaution, puis sans philtre, sur tout ce qu’ils pourront enfin faire et devenir quand leur grand-mère sera morte…

L’auteure joue du décalage entre les mots et le monde, sans cesse, les faisant s’imbriquer et s’impliquer l’un l’autre dans le heurt et la maladresse de nos esprits qui digèrent et répètent mal les normes entendues, tirent des conclusions hâtives, font des parallèles tirés par les cheveux. Cet interstice est un ressort infini d’humour. Les trouvailles et torsions du langage qui en découlent égaient chaque page. Noëlle Revaz saisit des intériorités perverties, dans un effet de distance et d’ironie, installant toujours ces histoires dans un espace propre, décalé et drôle, proche de celui du conte. Et cet espace se laisse constamment déborder: le professeur, qu’un élève en pleine confusion entre fiction et réalité prend pour le tortionnaire «Barbe-bleue», finit par se montrer à la hauteur du personnage qu’il incarne.

C’est un constant tricotage entre le dessous et le dessus. Emblématique de ce jeu entre différentes strates, la nouvelle «Les couvertures» montre un mari très doux qui fait le ménage, caresse tendrement sa femme la nuit, mais ne cesse pourtant de l’injurier. Celle-ci pense: «Ne sait-on pas que l’amour se cache parfois sous les mots, comme sous les couvertures?» Pour jouer, elle répond à son tour avec une insulte. Fou de rage, le mari se met à la battre. Cherchant à faire revenir l’amour, elle lui oppose des mots tendres. Machinalement, son époux finit par répéter les cajoleries verbales tout en continuant de la cogner. Les gens entendent les mots-surface et approuvent.

Ce jeu humoristique de l’interstice atteint une grande subtilité, plus douce de ton, dans le «Discours en trois parties aux amants et aux amoureux transis», qui fait écho aux lettres d’Efina. Les femmes sont ici multiples et s’adressent aux hommes en général, démentent leur intérêt tout en révélant progressivement des actes contradictoires, à leur volonté défendante, en disent un peu plus, frôlent du genou, s’allongent juste une minute pour se reposer dans des chambres, se défendent «Messieurs nous n’y pouvons rien si vous nous présentez tous ces torses, vous nous envoyer trop de troupes, votre contingent est sans fin» et affirment tout de go: «nous n’avons pas besoin d’un homme, plusieurs nous suffisent.»

Faits de ces effleurements, de généralisations et de réduction à l’état d’objet, de violence aussi, les rapports humains sont une matière complexe, dont le traitement est à la fois tendre et sans concession. L’attente, la passivité, la disparition pure et simple, traversent aussi les récits. En pleine exploration, la narratrice de «Laurent» jouit d’être considérée comme un objet par un homme, profitant du fait que «l’observateur ne sait pas qu’il est observé». Trop poli, le personnage du «Garçon» meurt pour sa part de n’avoir pas osé crier «Je», tandis que la fillette d’«Hermine blanche» finit par se fondre tout à fait dans le blanc, hors de toute prise de parole.

 

* Deux de ces nouvelles, «Coup de pouce» et «Barbe-bleue» étaient parues de façon inédite dans Viceversa Littérature, no 7, 2013.