Bajass

Flavio Steimann

« Amérique. Le mot était sur toutes les lèvres.
De la gueule écumante des hommes ivres, il sortait en titubant dans le noir. Tout en haut dans le fumoir, il circulait de table en table comme un paquet d’actions, prenant l’accent des hommes du monde. Mais tout en bas, dans le ventre du navire, on le trouvait gravé, puis rageusement barré au charbon sur des murs dont la peinture s’écaillait, craché, noir et amer entre les mains calleuses qui l’envoyaient par pelletées dans les trouées de feu, parce que dans l’obscurité de la cale, le sens du voyage importait peu. »

Dans la Suisse des années 1900, où la modernité tarde à arriver, un couple de paysans est retrouvé mort, assassiné à la hache. Appelé sur le lieu du crime, l’enquêteur Albin Gauch se heurte au silence unanime des villageois. Soupçonnant un orphelin que le couple employait comme garçon de ferme et qualifiait de Bajass (“vaurien”), il embarque à sa suite pour New York sur le paquebot Liberté. Les semaines passées à bord de ce miroir grossissant d’une société de classes profondément inégalitaire, théâtre des craintes et des espoirs qu’inspire l’émigration à des Européens fuyant la misère, l’amèneront à désobéir à sa mission policière.

Rezension

von Marianne Brun

Publiziert am 17/07/2017

Publié en allemand en 2014, Bajass, deuxième roman de l’auteur et dramaturge lucernois Flavio Steimann, nous revient traduit en français pour le compte d'une maison d'édition marseillaise, Agone.
Aussi noire que dense, sa langue ausculte la paysannerie du début du XXe siècle avec une précision d’entomologiste. Ce faisant, l'hyperréalisme de cette enquête policière ne laisse aucun doute sur sa critique sociale, désabusée. Elle ouvre également le champ au monstrueux, voire au fantastique, et sa mélancolie confine au métaphysique.

Un couple de fermiers a été retrouvé «mort dans le bois, tué à coup de hache.» Gauch est mandaté pour enquêter. Mais c'est un homme angoissé qui retrousse son pantalon pour marcher dans la neige fondue jusqu'à la Friche. Sa jambe lui fait mal, il craint une thrombose. Aussi, dès l'ouverture du récit, l'enquête va-t-elle prendre une teinte particulière. Préoccupé par l'imminence de sa mort, Gauch pose sur les faits, les gens et les lieux un regard tout à la fois mélancolique et d'une implacable lucidité. 
Grâce à un tel personnage, l'auteur raconte avec une grande acuité, rendue avec brio par les deux traductrices Magali Brieussel et Yasmin Hoffmann. Aucun détail ne lui échappe. Par de longues phrases, il accumule les descriptions sans jamais recourir aux échanges verbaux. Le récit se fait tout en décryptage visuel. L'auteur choisit avec précision le vocabulaire technique de l'outillage, de l'habillage etc. De fait, en s'efforçant d'être hyperréaliste, le regard nous semble forcément au plus près de la vérité, et l'enquête se résout quasi de soi. Elle devient un McGuffin, comme on dirait en langage cinématographique, un prétexte pour livrer une critique sociale.

L'auteur fait tout d'abord le constat sans appel d'une paysannerie pervertie qui mérite son sort.
Gauch s'immisce dans la scène de crime en brisant les scellés. Il inspecte. Les objets parlent d'eux-mêmes.

Chaque porte gauchie dans ses gonds, chaque manche de couteau ou d'outil fendu, chaque toile d'araignée ou moisissure témoignaient d'un désir tacite: sombrer corps et bien dans la déchéance.

Tout, dans cette ferme et ses environs, révèle la veulerie de ses habitants. Le paysage est hostile, détrempé, on y patauge dans la neige. Les corbeaux sont moqueurs. Le fermier assassiné aurait de toute façon été bientôt emporté par un cancer. La ferme, «pas entretenue depuis fort longtemps», est un vaisseau fantôme – «une laisse de chien rouillée se perd dans le vide». Un idiot rôde pour piéger des fouines avant de subir une crise d'épilepsie. À la messe, les paysannes récitent les prières en latin «depuis leur enfance, mais que jusqu'à la fin de leurs jours elles ne (comprendront) jamais.» Après l'enterrement, on rit gras entre convives «cupides au point de s'envier leurs dents pourries».
Cette galerie rappelle celles des nouvelles paysannes de Maupassant. Mais ici, la peinture des mœurs grotesques ne prête pas à rire. L'auteur et son personnage y captent la fatalité d'une condition humaine qui écrase la grâce et touche malheureusement tout le monde. C'est une danse macabre dont l'illustration la plus symbolique est celle de la communauté Yéniche. Ces Tziganes qui ont installé leur campement près de la ferme sont les criminels tout désignés. Ils sont conditionnés par leur appartenance communautaire, ils ne peuvent s'en échapper et, s'ils s'élèvent, à l'image de l'enfant que Gauch entend jouer divinement bien du violon, c'est parce qu'en contrepartie, ils ont une tare personnelle en plus d'une tare familiale et sociale. Gauch remarquera en effet que cette enfant est aveugle. 
Gauch lui-même est touché par la fatalité du sort. Il est «issu d'une lignée de fou» car son nom signifiait «le bouffon» en allemand. De plus, à cause de son mal de jambe, il fait partie intégrante de la galerie de personnages monstrueux qui ne se relèveront pas de leur fange originelle. Il est en train de pourrir sur place. Sa jambe porte des traces violacées. Dans le dictionnaire, il ne peut s'empêcher de compulser les pages sur «des moignons recousus, des scies à os et, en dessous, des prothèses en bois, des monstruosités avec des articulations en acier, des ressorts tenseurs et des lanières en cuir.»

Face au poids de la fatalité, il semblerait que Gauch n'ait pas d'autre mission que de sauver ce qui peut l'être encore.
C'est ainsi que, dans la ferme, en proie à «une fatigue résignée», il est frappé par le portrait d'un petit garçon méchamment endimanché pour la photo: «Bajass», autrement dit un «bouffon» lui aussi. Personne ne le connaît dans les environs. Il s'agit d'un enfant de l'assistance placé chez ces fermiers où «il n'était pas rare qu'il passe des nuits entières enfermé à la cave, avec les rats et les cloportes».
Il paraît dès lors évident qu'il s'agit du meurtrier. Mais au lieu d'enquêter à charge, l'inspection de Gauch va mettre à jour la détresse de cet orphelin en même temps que ses rêves et ses aspirations à une vie meilleure.
Dans la poche d'une veste de travail, il retrouve, entre autres, une publicité pour un trajet vers l'Amérique. Gauch décide de suivre cet appel du large. Il ne le fait pas pour acculer le coupable du crime, car il ne prévient personne de son plan, mais pour satisfaire une intuition personnelle. De plus, cela permet à l'auteur de filer le champ métaphorique qu'il tisse autour de Gauch et de sa mélancolie.
En effet, depuis l'ouverture du récit, le regard de Gauch s’abîme vers les étendues d'eau, comme pour s'extraire de ce qui l'environne ou bien parce que tout concourt vers elles. Dans ce roman, l'eau, le lac, les rivières, les flaques, l'océan s'apparentent au Léthé, le fleuve de l'Oubli qui sépare la Vie des Enfers. Gauch fait ainsi figure de passeur qui amène les âmes d'une rive à l'autre.

Albin Gauch aimait l'eau, il aimait les remous autour des piliers et contre les digues, il succombait à leur ivresse, s'y abîmait (...), il aimait se perdre, plonger, se laisser gagner par un étourdissement à force de regarder les spirales se former et mousser sous l'effet des tourbillons, et qui dans le même mouvement se transformaient en un verre translucide pour redevenir une eau paresseuse qui ne révélait rien, se bornait à suivre son cours.
Doucement, presque sans bruit.

Dans le bateau symboliquement appelé Liberté qui prend le large en direction d'Ellis Island, Gauch poursuit ses observations sociales. Et, d'évidence, les voyageurs de troisième classe transportent là-bas la misère dont ils sont issus.
Aucun de ces gaillards n'était appelé à se caler dans un fauteuil moelleux, on manquait de bras pour creuser et piocher, là-bas on construisait des chemins de fer et des routes, des fabriques et des abattoirs où on les payait à la pièce, ça demandait des gars capables d'enfoncer des tiges dans la tête des bœufs pour les assommer par milliers, des gars capables, sans tourner de l’œil, d'éventrer des bêtes, de scier leurs os ; tous les jolis cœurs n'étaient pas appelés à danser sous le regard admiratifs de belles divas dans des studios cinématographiques.

Gauch réussira-t-il à identifier Bajass parmi les passagers? Et, si oui, le condamnera-t-il à la guillotine ou bien le laissera-t-il à son sort, peut-être aussi funeste? À moins qu'un nouveau jour se profile, le «huitième», qui repousse les limites du calendrier divin et rebatte les destinées de chacun.

Sans que l'auteur ne s'immisce dans le texte, sans qu'il nous livre le moindre commentaire, par la seule force d'évocation du champ visuel, tout devient symbolique dans ce roman dense qui ne peut se lire qu'avec la lenteur de l'effroi. Tout prend une résonance mythique, voire métaphysique. Ce qui est l'apanage des grands textes.