Pas d’éclairs sans tonnerre

Jérémie Gindre

Enfant − puis adolescent – dans les Prairies, Donald est un garçon obstiné qui veut comprendre d’où il vient. Poussé par un instinct archéologique, il n’aura de cesse d’explorer le territoire environnant, à la recherche du pourquoi des choses. Gravures rupestres, cimetière de bisons ou rituel sur une montagne sacrée, les découvertes du jeune homme donnent vie au passé des grands espaces de l’Ouest canadien.

Jérémie Gindre réinvente ici le nature writing avec un style fort et drôle, donnant à ressentir autant qu’à comprendre l’univers de Donald.

(Présentation du livre, Zoé)

Rezension

von Nathalie Garbely

Publiziert am 03/07/2017

Que garder? Que jeter? De quoi une trace est-elle significative? Qu’est-ce qui fait signe, et sens? Tout objet est-il digne d’entrer dans un musée? Comment faire entrer un paysage dans une vitrine? Comment saisir les grandes plaines de l’Ouest qui s’étendent sous le ciel à perte de vue? Comment rendre compte de leur histoire? Alors que son titre renvoie à une succession causale – Pas d’éclairs sans tonnerre – le récit de Jérémie Gindre se tourne vers le passé et sa mise en récit, tout en s’inscrivant clairement dans les dernières décennies du vingtième siècle et le début du vingt-et-unième.

Le récit suit de près les faits et gestes de Donald, né au début des années 1970 dans les plaines peu habitées du Saskatchewan, au sud-ouest du Canada. Le garçon, qui se démarque des gamins de son âge, est aventurier. Il passe le plus clair de son temps seul, à explorer les alentours. Fils unique dans une région où les fermes abritent des familles nombreuses, il a cette étrangeté qui lui vaut le respect des autres élèves de son école. Il gardera cette difficulté d’attachement et «se [laissera toujours] survoler par les événements, occupé à ses petites affaires avec l’inconscience d’un somnambule».

Enfant, Donald est plus proche de ses grands-parents que de ses parents. Ceux-ci appartiennent à la première génération de «pionniers», des immigrés qui ont «pris la vie de plein fouet». De son père agriculteur, Donald recevra un cadeau qui le marquera durablement: la pointe d’une vieille flèche, vestige d’une époque lointaine dont personne ne lui parle. Passée l’incompréhension – les premiers habitants de la région n’étaient-ils pas les pionniers? – le garçon se plonge dans cette histoire: celle des «Indiens», des «Premières Nations» (selon la nouvelle terminologie des années 1980) ou des «Autochtones», dans l’histoire des peuples Piikani et Blackfoot.

Disparues et oubliées depuis des siècles, certaines [flèches] pouvaient encore servir. Elles le reliaient à un savoir-faire éteint, qu’il eut envie de rallumer.

Très impliqués dans la création d’un petit musée sur la vie quotidienne des pionniers, les grands-parents de Donald le soutiendront dans sa nouvelle passion. Le garçon poursuivra ses explorations sur le terrain, d’abord avec son cousin de Calgary, Andrew, un garçon à peine plus jeune qui deviendra son grand complice. À deux, en cachette et en toute illégalité du fait de leur jeune âge, ils rouleront jusque qu’à Writing-on-Stone, site majeur pour l’art préhistorique aux États-Unis. Plus tard, Donald entreprendra des études d’archéologie à l’Université qui le ramèneront sur ces mêmes lieux. Il participera alors à des fouilles et à la préparation d’un musée. Le jour de l’inauguration, cette mise-en-vitrine du passé et des grandes prairies pour les touristes ne lui rappellera que trop peu son premier passage sur le site. La visite de l’institution, conduite par un représentant du peuple Piikani, le confrontera à une autre mise en spectacle du passé à travers le costume qu’endossent les autochtones. Si ces derniers portent toujours des perles à leurs chaussures, ce ne sont plus des mocassins de fabrication artisanale mais des baskets produites à la chaîne, pour le compte d’une marque connue mondialement.

Avec élégance, dans Pas d’éclairs sans tonnerre, Jérémie Gindre se fait l’archéologue d’un imaginaire toujours prégnant aujourd’hui: l’auteur revient sur ce terrain de la «découverte du nouveau monde», encore si souvent fantasmée, en interrogeant sa mise en spectacle contemporaine. Son personnage Donald, petit garçon intrépide, adolescent passionné de fouilles et d’objets préhistoriques, puis jeune adulte qui ratera délibérément ses études universitaires d’archéologie, deviendra une sorte de anti-héros, bien en peine de se lier à autrui en dehors du cercle familial. Ce solitaire se choisira une vie simple, presque marginale, plutôt que s’intégrer à la société du spectacle qui l’entoure.

Dans ce roman de formation dont le protagoniste semble partir à la dérive, l’auteur genevois interroge également le fantasme de la tabula rasa, qui rappelle la politique de la terre brûlée autant que le désir d’une vie nouvelle en repartant de zéro – un fantasme qui accompagne, telle son ombre, le mythe occidental des «grandes découvertes». Jérémie Gindre revisite donc cet imaginaire en dépliant ses nombreuses couches sur son terrain le plus chargé et le plus fertile: les grands espaces de la fiction.

La narration suit elle aussi une forme de dérive, à l’image des premières pages du livre. Le dialogue d’ouverture est mené par deux personnages qui ne réapparaîtront pas dans le récit: ce sont deux voix à la radio qu’écoute un «employé de la Société d’irrigation de la Saskatchewan» dans sa voiture. Lui non plus ne jouera pas de rôle prépondérant, mais il tombera sur un «enfant [faisant] du canoë» sur un lac près d’un barrage. C’est par ce glissement, qui rappelle les mouvements de terrain ou le charriage de limon par une rivière, que les lectrices et lecteurs sont conduits jusqu’à Donald. Cette progression de la narration ressemble également à la pédagogie d’Eleonore Bolander, «figure tutélaire» de l’apprenti-archéologue:

La méthode éducative d’Eleonore Balander reposait beaucoup sur la mise en condition. Sa confiance allait en priorité au terrain et elle considérait que la façon de l’appréhender était déterminante.

Subdivisé en trois parties chronologiques, le récit est mené par des phrases assez courtes, très souvent descriptives. Les prairies sous l’immensité du ciel sont déployées avec attention. Les gestes de Donald sont minutieusement détaillés. L’auteur semble emprunter son style aux «bulletins annuels du Bureau américain d’ethnologie» qui a tant marqué Donald dans son enfance: des comptes rendus de recherches expliquant longuement gestes et rituels. Dans ces vieilles revues, il lit également une histoire dont il se souvient à l’âge adulte, «La Grande Épidémie», à laquelle il doit «l’impulsion de ses premières explorations, une partie de son imaginaire et même la découverte du crâne de brontothérium.»
Dans Pas d’éclairs sans tonnerre, Jérémie Gindre ne se limite toutefois pas à une critique de cet imaginaire ethnocentré blanc, il rend également compte de l’histoire récente du Saskatchewan:

La vallée était un mémorial, une machine à remonter dans le temps. En érodant une par une les strates du sol, la rivière avait creusé une énorme fouille archéologique. […] Les créatures préhistoriques n’étaient pas les seules à avoir laissé des traces. Le paysage était constellé de ruines. L’omniprésence des fermes abandonnées depuis les années soixante montrait une époque révolue, qui refusait pourtant de s’effacer.

Le présent de l’expérience a aussi sa place dans le roman. Les paysages nord-américains dépassent par moment ce statut de trace ou d’indice à déchiffrer: dans ces grands espaces, Donald fera brièvement l’expérience d’un rapport apaisé au monde. Mais à la fin du texte, il sera rattrapé par l’histoire des siens qui réapparaît comme un grand éclair dans un ciel orageux. Car c’est bien dans la toile de la fiction, et non de l’essai, qu’est prise la vie de Donald.