Faire le garçon

Jérôme Meizoz

Pourquoi faut-il «faire le garçon»? Et comment vivre, en homme, avec un «cœur de fille»? Dans ce récit où alternent l’enquête et le roman, l'écrivain Jérôme Meizoz esquisse une éducation sentimentale, tendre et crue, commencée dans Séismes (Zoé, 2013).

L'enquête (30 chapitres impairs) porte sur l'assignation des garçons à la virilité dans un milieu rural catholique. On y convoque divers documents, articles, témoignages, ainsi que des scènes de la vie quotidienne.

Le roman (30 chapitre pairs) a pour personnage principal un jeune garçon qui, pour échapper à l'usine, a choisi de se prostituer. Il vend ses caresses mais il «n’entre pas dans le corps». Dans le secret, on lui parle. Le voilà confident de vies douloureuses.

«Le meilleur des métiers. Le seul pour lequel il se sente compétent. Après tout, il donne une sorte d’amour.»

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Rezension

von Marianne Brun

Publiziert am 29/05/2017

Sociologue et professeur associé de littérature française à l'Université de Lausanne, Jérôme Meizoz déploie depuis le début des années 2000 une œuvre singulière par sa forme qui revient obstinément sur l'émancipation de l'individu face à la pression du groupe en s'appuyant en grande partie sur l'observation des mœurs valaisannes, région dont il est issu. Sa modernité tient au fait qu'il propose une littérature transversale, reliant essai sociologique et fiction, comme c'est le cas dans Faire le garçon.

Dans ce texte bref, il poursuit une quête initiatique débutée avec Séismes (Zoé 2013). Le travail formel est cependant plus radical. Le récit est clairement divisé en deux pôles, «Enquête» et «Roman», chacun donnant lieu à trente courts chapitres. A l'intérieur de ces chapitres, l'auteur s'affranchit encore un peu plus des conventions littéraires. Souvenirs personnels, extraits de manuels de savoir-vivre, articles de presse, citations de sites Internet, textes en prose, poésie, correspondance, réflexions se juxtaposent afin de répondre de façon exhaustive au questionnement de départ: qu'est-ce qu'être un garçon?

En effet, alors que dans Séismes, l'auteur revenait sur son enfance et observait le garçon qu'il était se confronter à la notion d'identité (identité personnelle, familiale, religieuse ou nationale), l'éveil à la sexualité des jeunes mâles, dont le sien, est à présent le sujet central.

Dans les chapitres «Enquête», il interroge les topos de la masculinité en les opposant bien sûr à l'univers féminin. Le prénom, les surnoms et leur champ sémantique, les attributs, les jouets et ustensiles, les lieux d'émancipation comme le dehors et la forêt, le gynécée dans lequel il a grandi et duquel il doit se détacher, le travail, les rôles sociaux, les gestes, l'armée, l'alcool, le désir, l'expérience sexuelle, l'inclinaison morale... l'auteur n'oublie rien, même si cette étude balisée expose souvent des lieux communs.

L'originalité vient plutôt du fait que l'auteur saisit sur le vif anecdotes, citations ou réflexions. Elles forment ce qu'il appelle dans d'autres circonstances «une parcelle du vrai, désagréable et têtue. L'envers du décor officiel.» De fait, sans préambule, sans même de lien évident entre elles, elles peuvent offrir un matériel de réflexion parfois filandreux. Cependant, grâce à ce dispositif, leur incongruité éclate, leur absurdité se révèle («Le seul problème, disent les moniteurs, c'est que Denis ne sait pas boire. Après les répétitions ou les concours, il s'enivre jusqu'à l'évanouissement. Parfois, il hurle ou il pleure, et puis il casse les chaises, personne ne sait pourquoi»).

L'auteur démontre ainsi que la masculinité est une notion qui vampirise l'individu. Le «garçon», comme il appelle son protagoniste, se voit littéralement posséder par les injonctions culturelles et sociales. Il est violenté, abusé dans son innocence. Lui qui possède un «cœur de fille» voit son corps se transformer à son insu («Le garçon se réveille avec la sensation d'un arbre qui pousse entre les jambes, un arbre dont les racines plongent dans ses couilles, dans ses reins. On dirait qu'il aspire toute la semence pour la jeter vers le ciel. La disperser à la surface de la terre»). Comme tous ses attributs, ses désirs ou ses rêves sont régentés par la société, il ne possède plus dès lors que la frustration, la culpabilité ou l'angoisse («Comme tous les êtres dotés d'un pénis, le garçon paye d'une vie restreinte sa cotisation à la définition du mâle: ses émotions, son corps – décidément, il n'ose toujours pas danser! – sa pensée même, s'alignent non sans douleur sur tant d'attentes...»).

Mais les injonctions de la société n'arrivent pas à normaliser la sexualité, bien au contraire. L'éveil des sens bousculent tout d'abord des sentiments ambivalents, des désirs homosexuels, voire sadomasochistes à l'instar des pensées de Jean Genet qui voit dans la figure du nazi, le mal suprême, la force virile à son acmé. Puis, face au bouillonnement émotionnel, les jeunes éprouvent le besoin d'être guidés par une femme experte. Mais c'est alors un rite de passage qui nourrit la compétition au lieu de propulser les jeunes mâles dans l'amour ou le désir. D'ailleurs, avec l'âge, ces deux notions sont épinglées par les autorités comme étant dangereuses.

Aussi, ces contradictions entre ce qu'éprouve un garçon et ce que la société attend de lui est un travail de sape. Cela ne contribue pas à bâtir des hommes, mais à détruire des individus. Le «garçon» n'est pas épargné («Le garçon n'a pas incorporé la société, il n'a pas avalé ses règles sans mâcher. Il est vide de formes. En lui tout se disloque, se discute, il en observe les arbitraires, les sédiments, la genèse. De par ce vide, il est libre, mais béant aussi»). L'auteur s'empare de ce paradoxe. Il entre alors dans l'intimité de son personnage en le mettant en scène adulte, au moment où il vient de digérer cette éducation et s'en est affranchi («Né vieux, il a mis des années à rajeunir. Brisant un à un les récits qui l'avaient bâti. Et se brisant peut-être avec eux»). Il confronte ainsi à chaque chapitre «Enquête» un chapitre «Roman» et ouvre une nouvelle perspective à sa réflexion: qu'est-ce qu'être un garçon hors des conventions sociales?

D'emblée, la fiction va au cœur du sujet en mettant en scène la sexualité de son protagoniste. Et quelle sexualité! L'auteur prend une situation taboue. En effet, pour vivre libre, le garçon choisit de se prostituer en proposant aux femmes des massages sans pénétration.

Ainsi, l'auteur réalise un tour de force intellectuel original. Il inverse les rôles et oblige son lecteur à réviser ses a priori. Partant, il le contraint à repenser l'ordre et la morale sous un prisme nouveau et à débusquer toutes les vérités cachées derrière chaque anecdote qu'il avance dans ses chapitres «Enquête».

Ces textes composant le «Roman» sont d'une grande beauté, tant par la ténuité de leur écriture que par les tableaux intimes qu'ils proposent. L'auteur brosse en effet des portraits de femmes extraordinairement touchants, car elles sont saisies dans leur nudité. Elles viennent à lui parce qu'elles ont besoin d'amour et d'attention. Mères au foyer, femme âgée, femme-enfant de plus de cinquante ans, elles sont vulnérables, même si certaines se révèlent colériques ou vulgaires. Le garçon fait preuve d'une profonde délicatesse et d'une vraie qualité d'écoute envers elles. La prose se montre ainsi concise, aqueuse. L'auteur pointe des aspérités à peine visibles, des détails insolites dans des instantanées réalistes. Il produit ainsi des images fulgurantes qui impressionnent durablement, d'autant plus qu'il y a un mystère dans cette alchimie sexuelle («Des clientes restent longtemps accrochées à son membre, les yeux clos, comme sur une baguette de sourcier, à sonder les profondeurs»).

En définitive, à force d’avoir été trop obligé à rester loin des femmes pour devenir un homme, le garçon retourne à elles avec une empathie hors du commun. Ces chapitres sont des hymnes à la femme emprunts d'un amour quasi christique. «Même dans ses gestes tarifés et choisis, il met une sorte d'amour. Impersonnel, en quelque sorte. Pour les vivants et leurs maux, leurs besoins tragi-comiques, leurs attentes déçues, les coulisses moroses de l'existence». Le garçon est là pour apaiser leurs tourments et pardonner leurs fautes. Il discerne leur honte et leur frustration, et voit la beauté du corps et la célébration de la vie par-delà ses artifices.

Alors qu'est-ce qu'être un garçon?
Contraint par les injonctions du groupe, il est réduit à la frustration. Rendu à la liberté, c'est un être hybride, mi-mâle, mi-fille, également éthéré et animal, finalement, très peu homme.