Logbuch / Livre de bord

Zsuzsanna Gahse

Nous disons «la langue» et nous parlons de «la perception», au singulier. Mais le moment venu, nous remarquons bien vite que la langue et la perception n'existent qu'au pluriel: autant de tentatives individuelles de percevoir les choses et de leur donner un nom.

«Depuis quelques années, je voudrais voir chaque chose telle qu'elle est, de sorte que je n'essaie pas de tout comparer avec des choses connues», peut-on lire ailleurs dans les «textes instables». C'est là le cœur même de la poétique de Zsuzsanna Gahse. Elle voudrait fixer les choses de ses propres yeux, ou plutôt, avec tous ses sens, afin de rendre entièrement justice à l'objet de sa contemplation.

Beat Mazenauer

Préface

von Beat Mazenauer

Publiziert am 04/09/2007

«Presque tout est traduction». Les textes instables de Zsuzsanna Gahse

J'aime la vue depuis ma fenêtre. À l'horizon, côté Est – derrière les vieux murs pittoresques de la ville qui se glissent en biais dans l'image – se dresse, jour après jour, le Rigi.

De bon matin, le soleil hésitant se lève dans son dos en clignant des yeux et le soir, son dernier éclat rougeâtre est essuyé par l'ombre du crépuscule sur le sommet. Trois lumières artificielles scintillantes dessinent sa silhouette en pointillé dans le noir de la nuit. Le Rigi offre des milliers de vues : contre ses parois s'échouent des nuages moutonnés et prétentieux, se cristallisent des orages fracassants, se hissent les brumes rampantes. Il est comme ça, le Rigi véritable, il est vraiment, réellement comme ça. Mais comment puis-je partager cela avec quelqu'un qui n'est encore jamais venu dans ma chambre?

Dans «Lumière – livre de bord», Zsuzsanna Gahse se fait, elle aussi, une image du Rigi. Pas n'importe quelle image, mais une véritable image, comme elle l'écrit: «Ces prises de vues sont exclusives; les droits m'appartiennent». Personnellement, je ne m'en soucie guère. Ma chambre est ma chambre. Ma vue est la bonne.

Durant l'été 1874, Gustave Flaubert séjourna sur le Rigi, à Rigi-Kaltbad pour être précis, en raison du bon air que l'on y respire. À son grand regret, il ne perçut rien toutefois de la majesté de cette montagne: «Jusqu'à présent, je ne ressens qu'un immense ennui, dû à la solitude et à l'oisiveté; et puis, je ne suis pas l'homme de la Nature: ‘ses merveilles' m'émeuvent moins que celles de l'Art.»

La distinction sensible qu'opère Flaubert entre l'art et la nature nous libère de ce dilemme. Ceux qui contemplent le Rigi sont des artistes qui se font leurs propres images de cette montagne: des «prises de vues exclusives», des originaux, inaliénables. William Turner, avec ses vues du «Rigi rouge», «bleu» ou «sombre» n'en est qu'un parmi beaucoup d'autres.

Ma vue reste ma vue. La lecture du texte de Zsuzsanna Gahse vient cependant enrichir mes propres images en y ajoutant des facettes nouvelles, que jamais je n'avais perçues: le Rigi en tant qu'idée forgée à partir d'un autre point de vue.

Nous disons «la langue» et nous parlons de «la perception», au singulier. Mais le moment venu, nous remarquons bien vite que la langue et la perception n'existent qu'au pluriel: autant de tentatives individuelles de percevoir les choses et de leur donner un nom.

«Depuis quelques années, je voudrais voir chaque chose telle qu'elle est, de sorte que je n'essaie pas de tout comparer avec des choses connues», peut-on lire ailleurs dans les «textes instables». C'est là le cœur même de la poétique de Zsuzsanna Gahse. Elle voudrait fixer les choses de ses propres yeux, ou plutôt, avec tous ses sens, afin de rendre entièrement justice à l'objet de sa contemplation.

Mais comment faire part du caractère unique de cette optique à quelqu'un qui regarde et ressent les choses à sa manière? Dans son chapitre sur Pierre, Zsuzsanna Gahse écrit: «Presque tout est traduction, hélas, l'idéal, ce serait l'original, qui ne préférerait pas l'original, c'est la non-traduction que l'on désire.» Certes, une telle réponse n'est pas entièrement satisfaisante, hélas, mais les traductions poétiques ouvrent réellement des voies d'approches.

Les images, les expériences et les sensations peuvent être communiquées lorsqu'elles sont traduites en mots, racontées. On peut abolir ainsi leur fugacité. Toutefois, ces textes de Zsuzsanna Gahse demeurent extrêmement instables, ils oscillent entre l'optique de l'auteure et les représentations du lecteur. L'original s'évapore au cours de sa transformation poétique. Mais au cours de sa mutation, il passe par de nouveaux états de véracité: «rien d'autre que maintenant».

Zsuzsanna Gahse pratique une poétisation du quotidien qui dépasse son propre point de vue. Même si les choses apparentes l'intéressent beaucoup, c'est bien plus la perception en elle-même qu'elle essaie de dépister par le biais poétique. Dans l'acte d'écriture, la langue se met à nu devant le caractère unique des choses.

Dans ses «textes instables», Zsuzsanna Gahse restitue aussi, par exemple, la lumière et les couleurs, soit l'insaisissable. «La lumière a mal à la tête.» Ce n'est pas anodin. La vie est aussi instable que le sont les perceptions, les textes. «Je fais tout au quotidien, mais pas pour toujours, et ça, tout mon environnement le laisse voir.»

La majesté du Rigi contraste avec la fugacité des vues qui la restituent. Mais soudain, d'une simple volte poétique, se créent des liens inattendus: «puisque ce sont toujours les étrangers qui migrent. Migraine». Telle un éclair, la sédentarité apparaît dans une clarté lumineuse qui s'éteint aussitôt. Seules les montagnes sont sédentaires et durables.

Presque tout est traduction. Tout particulièrement à Lausanne, avec Pierre, qui ne s'appelle pas Pierre d'ailleurs, qui est juste appelé comme cela. «Pierre n'est pas une traduction, mais son contraire». Lui, il est l'original, l'image que la narratrice a d'elle-même, une possibilité imaginée par elle, et l'occasion surtout de parler de Lausanne, des langues qui s'y mélangent, et de l'amour aussi qui se reflète dans cette ville qui monte et qui descend. «Une forme composée au degré plus élevé que j'eusse jeté est hors de question».

Je ne veux pas en savoir plus. La traduction me suffit. J'accepte les droits exclusifs de l'auteure sur Pierre. Au fil de la lecture, je me forge secrètement ma propre image. Ce n'est pas simplement anodin. Ce qui importe, c'est toujours de percevoir et de comprendre. Ce qui importe, ce sont les possibilités qui sont aussitôt abolies quand surgit la police – pour attribuer à Pierre un meurtre? C'est la réalité, croit la police. Mais: «La langue n'offre pas assez de possibilités pour que quelqu'un puisse dire quelque chose de plus précis». Au bout du compte, il ne subsiste donc aucune certitude. Aucune, sinon que l'auteure et le lecteur partagent une expérience à travers leur lecture commune. Tous deux sont des artistes.

«Nous sommes des chercheurs et nous expérimentons, nous osons quelque chose. Nous tentons quelque chose, et entre deux expériences, il y a des chutes.»