Le Noir du ciel

Mary-Laure Zoss

L’évidence d’une voix. Chaque poète a la sienne, bien sûr, mais qu’est-ce qui donne ici ce sentiment d’évidence? La maîtrise et la tenue des choix formels, sûrement, un murmure continu comme un filet d’eau froide. Sans nul doute aussi l’hiver et l’enfance en noir et blanc. Aucune esthétisation des paysages ou de la vie rurale; tout est posé à plat, ou bien tordu de l’intérieur parce qu’«il faudrait passer son temps à colmater, quand rien ne tient», ou bien encore englouti dans la peur lorsqu’«on va butant partout contre le bord du monde». Si cette poésie est simple, ancrée dans une terre, elle n’est aucunement sereine. Mais plus que tout, on retient une façon jamais forcée de placer la parole entre «le manque des mots» et «la joie courte de mots très pauvres»: cela donne une bande passante discrète, continue, extrêmement sensible aux aspérités comme aux crevasses de vivre.

Antoine Emaz, éditions Empreintes

Une veillée obsessionnelle

von Pierre Lepori

Publiziert am 15/02/2007

«Les bords de la terre se mettent à pencher, sur des franges d’épilobes» rappelle Gustave Roud, où l’épi rose de cette fleur est l’image du monde qui trouve son double en poésie; «cette nuit un mort parle, assis devant la fenêtre, on ne comprend pas ses paroles» retrouve le souffle des Chants d’en bas de Jaccottet, ses pâleurs déchirées; «les pieds des bêtes creusent la boue dans les prés» nous conduit sur le chemin des Boues d’Antoine Emaz, qui signe d’ailleurs la quatrième de couverture de ce premier opus de Mary-Laure Zoss.

Rapprocher cette poésie d'autres noms et d’autres poétiques n'est ni une facilité ni un tour de rassis entendement (comme dirait Montaigne). C’est que le labyrinthe du texte fait peur, et que la tentation de l’effacement (cupio dissolvi) hante les cinq poèmes réunis sous un titre sans répit: Le Noir du ciel.

Tout se délite, «s’effiloche», le «je» lyrique se déclinant en «on», «ils», «l’enfant». Les pas scandent le bruit d’une traversée de la page qui dit la noirceur, la dénonce, la dompte rarement. Sillon, trouée, couloir: du rien au rien, ou plutôt du rien à la parole fragile. Une dissolution qui n’est pas sans rappeler les déchirements féminins d’une Sarah Kane ou d’une Danielle Collobert. Pourtant, tout est dit dans «une bande passante discrète, continue, extrêmement sensible aux aspérités comme aux crevasses de vivre», avec une attitude «simple, ancrée dans une terre» (Emaz). Très romande, dirait-on — sans jugement dans cet adjectif.

C’est une veillée obsessionnelle à laquelle l’auteure nous convoque, un fleuve rouge de fange où des échardes et des débris sont charriés comme des signaux, des mots premiers, «la voix», «la peur», «les bêtes», accompagnés d’appels et d’injonctions: «il va falloir». Le voyage intérieur est certes énoncé, mais toujours loin de la métaphore: il s’agit bien de marcher sur la marge entre un paysage fantasmatique et un moi imagé, mais aucun besoin, dans cette poésie, de tracer la frontière entre intériorité et paysage. Chaque cicatrice est un sillon boueux ou peut-être seulement un barbelé de paroles. Comme sur un dessin – une tache de Rorschach par exemple – où ce qui surgit et ce qui se dévoile n’effacera jamais l’encre et la chair du papier. On traverse alors nuits, bourrasques, neiges, obscurités – évoquant Bonnefoy, le désespoir sans étoiles en sus. On traverse les hivers –les extérieurs pluvieux alternent avec la moiteur des intérieurs où gisent les morts - puisque chaque chapitre est clos par le paraphe d’une saison hivernale datée.

«Au coeur de la nuit on coule à pic, agrippant le fond du temps, et presque pas de mots». Le seul risque d’une telle poésie est celui de l’immobilité, lovée au plus profond de cette quête sans fin; et peut être aussi celui que ces mots-branches soulevées comme des bras de condamnés viennent obscurcir le seul morceau de ciel vers lequel tend toute poésie verticale – car il s’agit bien d’une poésie verticale et métaphysique, en dépit de l’horizontalité à ras de terre des chemins qu’elle évoque. S’il doit oser séjourner sous ce ciel noir, arpenter les territoires sans aurore, perdant ses repères, glissant là où il n’oserait aller, le lecteur court cependant un risque d’étouffement. Mais il sait que le feu follet d’un faible espoir est au bout du chemin: «peut-être qu’on pourrait vivre, malgré tout?» et à la fin du recueil : «hampes brunes des framboisiers, de plus en plus hautes, séparées, et le coeur brûle très loin, on enjambe du vide devant la porte, même quand le soir borde la buée des doubles vitres, elles brillent au crépuscule – pour un moment seulement – au-dessus de la route».