Bujard et Panchaud ou les faux-consommateurs

Alain Freudiger

Ingrédients : blé (50%), chocolat en poudre (25%), sucre, sirop de glucose, extrait de malt, carbonate de calcium, sel, cannelle, arôme, chocolat (naturel, identique à la nature), vitamines (niacine, vit. B6, vit. B2, vit. B1, acide folique, vit. B12) et fer. Remarque destinée aux personnes allergiques : peut contenir des traces de cacahuète.

Voila [...] probablement [...] le [... ] meilleur [...] livre [...] du [...] siècle.
Gustave Flaubert, Oeuvres complètes

Entretien avec Alain Freudiger

von Elisabeth Vust

Publiziert am 15/08/2007

Bouvard et Pécuchet ont exploré beaucoup de domaines, mais n'ont pas connu le monde du tout consommation. Bujard et Panchaud se chargent de cette découverte dans le premier roman du Lausannois Alain Freudiger. Aussi naïfs que les copistes de Flaubert, les héros de cette comédie ironique adhèrent à la société marchande avec gourmandise et ferveur, achetant à «tire-larigot, tire-lire et tire-laine». Fraîchement sortis du cocon familial, Bujard et Panchaud partagent un appartement à Lausanne, où ils apprennent vite que sans mère dans la maison, celle-ci ne sent pas la rose tous les jours et le frigo ne regorge pas de victuailles ou de plats mitonnés. «Heureusement il y a Findus».

Après avoir bêtement suivi les pubs, s'être levé pour Danette, avoir ingurgité des yaourts Chambourcy («oh oui») et du pain d'épice Prosper («youpla boum»), les deux colocataires en ont marre d'être les dindons de la farce. D'autant plus que leur tirelire est asséchée. Ainsi expérimentent-ils le marchandage, le moitié prix et la tricherie avant que Panchaud ne s'amourache d'une militante anticonsumériste. Un autre rôle s'offre alors aux deux compères: le consommateur responsable.

Drôle, parfois grinçante, mais aussi lassante à force de jeux de mots pas toujours subtils et d'esprit trop potache, cette satire épingle la sottise et pose une question de plus en plus brûlante: «la consommation est-elle vraiment la nouvelle condition humaine?».

Pourquoi cette envie de dresser l'inventaire de nos modes de consommation ?

Tout est parti de la lecture de Bouvard et Pécuchet. Soudain, il m'a paru opportun et plaisant d'inventorier les attitudes du consommateur, parce qu'il me semblait que quoi qu'il fasse, il demeurait piégé: c'est le fait de le définir comme consommateur qui l'empêche d'accéder à une humanité complète. D'où la relative bêtise des personnages, mais aussi le sous-titre du livre.

Vous avez consacré votre mémoire de Licence au comique chez les Monty Python, et ce premier roman est sur le mode de la farce. L'humour ne vous quitte jamais ?

S'il me quittait, il emporterait avec lui la raison et le sentiment. L'humour a ceci de vital pour moi qu'il permet de remettre du jeu dans les situations ou les relations les plus bloquées. Il suspend momentanément les pesanteurs et ses lois, propose une autre issue - avant que ne survienne, éventuellement, la «chute». Gotlib, en faisant d'Isaac Newton un personnage de ses «Rubriques à Brac», a eu un trait de génie.

La publicité est souvent infantilisante.Vos héros, Bujard et Panchaud affrontent la société de consommation - qui induit des phénomènes de régression -, alors qu'eux-mêmes ont l'âge d'être adulte, mais ne le sont pas encore. Ils vivent dans cet entre-deux qu'est la vie étudiante et la colocation…

Cette situation offre surtout l'occasion de les mettre aux prises petit à petit avec le monde de la consommation: il faut choisir des meubles, acheter des produits de nettoyage, remplir le frigo... Mais cet âge permet également de construire une bonne dynamique entre la bêtise et la révolte.

L'immaturité de vos héros jaillit entre autres dans leur langage, leurs interpellations vexatoires ou jeux de mots pas toujours fins?

Il s'agissait de s'approprier les différents aspects de la consommation, y compris le déchet, l'ordure, l'excrément. Ainsi, le juron par exemple constitue l'élément minimal de reconquête d'une liberté, parce qu'il veut dire: cette situation ne me convient pas. On peut sortir d'une condition par le haut ou par le bas, et il me fallait offrir à Bujard et Panchaud une large gamme de jeux de mots, depuis la perle jusqu'au fumier - et cela d'autant plus que le banal «second degré» est devenu l'arme de la publicité (le clin d'oeil). Cela dit, j'ai personnellement beaucoup d'affection pour les calembours vaseux.