Les Chambres de jour

Claire Krähenbühl

On rêve nos histoires. Leurs fins plus encore que leurs commencements. On imagine. On invente des motifs. On recrée le monde autour d'une certitude (comme Braque appelait l'élément de «vrai» collé sur la toile). Un point de départ, un petit morceau de réalité pour soutenir le rêve, dit Nancy Houston. Par exemple une Ophélie qui revient à la vie en retrouvant le nom des fleurs; des enfants qui bourdonnent autour d'une femme couchée; des rideaux épinglés dans l'attente d'un fil incertain, un arbre fossilisé au fond du lac, une cheville cassée dans les trolles d'Europe.
Des chambres et des chambres d'hôtel ou d'hôpital. Et plus secrètes encore, celles où se joue, dans le rouge mais obscurément, l'autre scène.
On brode nos amours en italique. On touche nos morts dans l'odeur vivante des chrysanthèmes. On retouche notre histoire pour qu'elle ressemble un peu plus à son modèle: notre désir.

On se tient dans l'écart entre imaginaire et réalité.

Trois questions à Claire Krähenbühl

von Brigitte Steudler

Publiziert am 07/01/2005

Dans vos nouvelles reviennent à plusieurs reprises des citations venant d'auteurs anglophones, ou tout simplement des mots ou expressions en anglais, langue que vous qualifiez toujours du terme «autre». Quelle importance a eu pour vous (vous avez vécu plusieurs années aux États-Unis) l'immersion dans cette «autre» langue? Dans quel sens cela vous a-t-il enrichi et que cela vous a-t-il apporté plus spécifiquement dans votre expression poétique?

Bien sûr que les années entre 1971 et 1976, où j'ai vécu à Manhattan, puis au bord du Sound dans le Connecticut, ont eu leur importance. Ces années-là je les ai vécues «en anglais» (sans l'avoir appris à l'école), et quand je passe un certain temps dans une langue, j'ai besoin d'écrire dans cette langue-là, aussi rudimentaire qu'en soit ma connaissance. Un exemple: à l'âge de 19 ans, après avoir travaillé quelques mois dans un hôpital à Heidelberg, j'ai écrit, pour les Schwestern que je quittais, des petits poèmes en allemand, moi qui étais à peine capable de lire un journal!

J'écris «avec l'oreille» et je ne peux donc pas échapper à l'immersion dans la langue parlée, à sa musique propre, son rythme si essentiel à l'écriture poétique. D'où, je suppose, ce recours fréquent aux citations non traduites. À mon oreille a scrap of red perd quelque chose en devenant un morceau de rouge. Pire encore, il m'arrive de renier ma langue maternelle et de préférer, par exemple, still life à nature morte. (Certains peintres, comme Alexandre Hollan, vont jusqu'à baptiser leurs compositions vies silencieuses.)

Lisant quelque part que la traduction est appropriation de l'idiome de l'autre, que la citation l'est aussi et qu'ainsi tout jumeau se sent copie, double, texte dérivé face à l'original, je me sens confortée dans l'intuition ancienne que mon obsession de traduire vient de la gémellité. Si cet exercice est pour les traducteurs «une mise en œuvre de la différence», il l'est à plus forte raison pour le jumeau qui écrit.
Le fragment que j'emprunte au roman d'Ann Tyler, Celestial Navigation, illustre le motif essentiel à mes yeux des défaillances et même des falsifications de la mémoire.

Dans Nord Perdu, que je découvre à l'instant, Nancy Huston évoque, elle aussi, notre histoire pleine de trous, notre vie qui ressemble à un livre aux pages arrachées. Elle relie ces troubles de la mémoire et surtout leur reconnaissance, leur prise en compte, à la situation particulière des exilés. Je me demande si ce n'est pas son identité d'écrivaine qui est en cause ici plutôt que son statut d'expatriée. Sans être en exil, je ressens (et ressasse) cette question pour la (bonne?) raison suivante: celui qui écrit laisse des traces de ce qu'il avance et il lui arrive de retrouver plus tard noir sur blanc des erreurs, des errements du sens, des détails pour lesquels il aurait mis sa main au feu alors que la réalité était différente: une fleur qu'on voyait rouge et qui est blanche, un mur que l'on croyait vert jade et qui est gris. Des détails peut-être? Mais non, dans la tapisserie, chaque nuance, même irisée, compte!

Ma deuxième question porte sur l'importance de la couleur «rouge» dans nombreux de vos textes. Cette couleur revient en continu dans presque tous vos écrits comme un fil que l'on dit être de cette même couleur… alors qu'artistiquement vous vous êtes adonnée au dessin à l'encre de chine, qui, le plus souvent utilise la couleur noire… Que représente donc cette couleur si présente dans vos textes?

Tout d'abord, c'est vrai, j'ai commencé par le dessin – frénétique – à l'encre de chine (des cahiers et des cahiers remplis entre 1977 et 1982) puis en arrivant à New-York j'ai découvert la gravure, l'eau-forte en particulier. Mais très vite, par désir de spontanéité, j'ai passé à l'impression de monotypes en couleur, puis, vers 1985, j'ai abordé la peinture avec gourmandise. Dans la foulée je me suis mise à faire des collages et … je continue.

(Tout ce que je crée, d'ailleurs, procède du collage. En écriture aussi je pars de fragments que j'assemble, cherchant à former un tout qui «tienne». C'est le sujet d'«Esquisse pour l'anniversaire» et l'une des obsessions de Jeanne dans «L'Écart».)

Quant au passage du noir et blanc à la couleur, j'y accorde beaucoup d'importance. Dans «Le Chêne», conte tiré du Divan Bleu, une jeune femme, découvrant la sensualité va se donner le droit de peindre. (Tout ce rouge du corps à traduire). Et le conte se termine ainsi: Elle ne le sait pas encore. Demain elle voudra peindre l'arbre. Elle prendra les craies vives, le vert acide, l'orange, l'indigo. Ou le pastel jaune d'or, la sanguine.

Dans «La Scène» (l'une des nouvelles de Trouble que reprend et continue «L'Autre Scène»), le personnage va passer du dessin des arbres d'hiver (les griffures d'encre qui gravent la douleur, qui grattent les plaies) aux délices tactiles et comestibles de la peinture. D'ailleurs, c'est le même personnage qui évoque, dans les premières lignes de «Quelque chose de rouge», l'époque où il lui semblait qu'un décret lui interdisait l'usage des couleurs…

Ainsi, de livre en livre se tisse – presqu'à mon insu – une tapisserie dont les fils s'entremêlent, dont les motifs reviennent, se répondent. Cela dit: est ce qu'on cherche tous quelque chose de rouge? Cette question se trouve déjà dans l'un des innombrables petits carnets qui me tiennent lieu de journal. C'est assez loin dans le temps, assez loin dans l'espace. Je suis à Assise en juin 1996, et stylo à la main, je rêve à des histoires futures. Dans ces notes, déjà: des fils qui s'entrecroisent, un lambeau de flanelle rouge dans un tiroir, des rideaux épinglés pour longtemps. Quelques certitudes dans beaucoup de flou (mais cette certitude-là sera un jour comme le morceau de vrai collé dans un tableau cubiste). Je la retrouve, cette petite question, leitmotiv de nombreux cahiers et brouillons. L'histoire écrite, le livre imprimé, elle reste posée. L'écriture n'apporte aucune réponse. Pour l'essentiel, elle suit un cours inconscient, souterrain. Un livre, c'est quelque chose d'organique, de vivant. Une construction intuitive dont une part de la croissance nous échappe.

Des thèmes répertoriés dans ces notes, de ces listes de motifs en attente: petites choses fragmentaires à coller ensemble (métaphore de la ménagère économe, ingénieuse, faire avec les «restes de restes»), beaucoup ont trouvé leur place dans un texte, D'autre fragments, comme cette petite phrase mystérieuse dont j'ignore l'origine, sont restés en rade: Le rouge fut au cœur des délires d'Augustine, toujours associé au regard, preuve, s'il est nécessaire d'en fournir une, que cette couleur de sang et de passion m'obsède et me hante depuis belle lurette!

Enfin, pour ne pas quitter totalement l'univers chromatique, tellement cet univers (mais également celui des senteurs et de la nature en général) me semble irradier votre écriture, vous allez jusqu'à attribuer le titre d'une œuvre de Marc Chagall à l'une des nouvelles de ce recueil «Esquisse» pour l'anniversaire. Ce choix porté sur l'un des peintres les plus exubérants et riches en couleurs du vingtième siècle tient-il au hasard?

L'histoire venait peu à peu, au hasard, par petits morceaux, et il fallait les assembler, comme ces plots qu'ont les enfants qu'on rapproche selon le modèle. J'avais noté cette phrase de Ramuz qui me semblait dire parfaitement ce qui se passe quand j'écris. Mais un mot me dérangeait: le modèle. Quand je commence une histoire, je n'en connais ni le déroulement ni la fin. Pas de «modèle» donc, pas d'image à reconstituer. Par contre, ce matin, un exemple s'est présenté qui correspond au processus d'écriture tel que je le vis, à son aspect paradoxal. D'un côté, un état brumeux, parfois fébrile (Duras disait même «un état second, peu clair») et de l'autre côté une extrême attention au mot. Ce mélange de conscience alerte et de flou (que j'ai presque envie de dire subliminal) doit s'apparenter à «l'écoute flottante» des psychanalystes! C'est souvent dans l'après-coup que je vois vraiment ce que j'ai écrit!

C'est ainsi que m'est venu l'exemple approprié à cette sorte d'écriture: une page de ces cahiers de coloriage où l'enfant doit tirer un trait d'un point à un autre, puis à un autre, jusqu'au surgissement d'une figure. Je crois que j'écris comme ça, tirant des lignes de mots d'un motif à l'autre pour former une constellation qui me surprendra peut-être et qu'alors je pourrai nommer.

Quand on se trouve en écriture, tout ce qui se présente à nous, au jour le jour, peut servir. L'histoire s'écrit sous nos pas. On se penche. On ramasse ou non. Un matin, dans ma boîte aux lettres, alors que la revue Écriture prépare une livraison sur le thème de l'Anniversaire, je découvre cette carte intitulée «Esquisse» pour l'anniversaire de Chagall. C'est le déclic. Je décide d'organiser mon texte autour de ce croquis sans savoir où il me conduira. C'est donc par hasard que Chagall sera mon fil rouge, plus accidentel que significatif. Dans le temps d'élaboration d'un texte, tout est affaire de coïncidences, de rencontres, de pur hasard «utilisé». (Où donc Corinne Desarzens tourne-t-elle autour de serendipity, exacte mot anglais pour dire approximativement dans notre langue: découverte heureuse et inattendue?). Si le terme précis n'existe pas en français, il n'empêche que la trouvaille de cette carte dans mon courrier (et l'irruption colorée des fiancés volants!) relevait de ce qu'on nomme à Branford ou New York serendipity; tout autant (autre exemple) que ma visite à l'exposition Louis Soutter à Bâle, sans laquelle «L'Autre Scène» aurait connu, sans aucun doute un autre cours, une autre fin et, qui sait, trouvé un tout autre sens!!!

Presseschau (Auswahl)

Amours brodées en italique
[...] Tout comme dans les contes du Divan bleu (1993) et les récits de Trouble (1995), la Vaudoise laisse venir le désir sur la page, l'y épingle sans le vider de sa sève dans ce recueil dont l'écriture visuelle et charnelle imprègne de sensations les murs de chambres diverses (d'hôpital, d'hôtel, d'amour, d'enfance) où la vie joue avec la mort. Là, une mère peint «la scène impensable» (mort de son enfant) et une jeune fille revient à la vie en retrouvant le nom des fleurs; ailleurs, les fiancés de Chagall n'en finissent pas de s' embrasser et des amants n'osent plus se dire tu, nus dans la lumière crue.
La plume de Claire Krähenbühl court derrière le rêve (qui pense à toute vitesse) et lui dérobe quelques scènes, encore frémissantes de mystère une fois installées dans Les Chambres de jour, à réserver sans plus tarder. (Elisabeth Vust, 24 heures, 19.11.2004)