Les Lignes de ta paume

Douna Loup

«Je suis une grand-mère sur patins à roulettes.
J'avance, je fonce, je ne m'arrête pas une seconde. Peut-être que si je m'arrêtais je tomberais. Peut-être que si je ralentissais, mon cœur aussi ralentirait dans une lente asphyxie. Peut-être que l'effort, le travail, la vitesse me tiennent lieu de moteur, de ron-ron dans les veines, que les pinceaux sont mes meilleures jambes et la fatigue ma plus tendre amie.
Je ne décille pas de toi, je ne désalive pas de paroles, je ne taris jamais de mots. Le passé coule entre nous sa masse. Tu prends des notes dans un grand cahier, tu ne prends pas de sucre dans ton thé, moi non plus, aujourd'hui je suis en pleine tristesse, tu le vois mais tu n'y peux rien, je te raconte mille atrocités et tu acquiesces de ton petit menton.»

     C’est une vieille dame de 85 ans qui raconte ainsi sa vie à une jeune visiteuse, une sorte de scribe qui retranscrit le récit de sa vie foisonnante : aujourd’hui elle vit à Genève, elle a un vieux mari hospitalisé à qui elle rend visite, et parfois elle vend du chocolat, sous la gare...
Mais l’histoire de cette vieille dame indigne et fantasque a commencé ailleurs, elle a traversé les époques (tout le XXe siècle) et l’espace (de Bagnolet où elle est née à la Suisse où elle vit désormais). Un récit haletant qu’elle livre bribe après bribe à celle qui l’écoute attentivement, et qui comprend peu à peu comment celle qui se prénommait Nelly est devenue la Linda d’aujourd’hui, une artiste dont l’appartement déborde de quatre mille tableaux et d’innombrables sculptures…

(Quatrième de couverture, Mercure de France)

Portrait d’une femme fougueuse et rêveuse

von Elisabeth Jobin

Publiziert am 28/01/2013

Une voix attentive, douce, solaire. Proche à la fois d’une nature broussailleuse et de ceux qui la parcourent. C’est une langue teintée de poésie que Douna Loup, trente ans, fait vibrer dans les pages de son second roman Les Lignes de ta paume. Après l’important succès de L’Embrasure (Mercure de France 2010, Prix Michel-Dentan et Prix Schiller découverte 2011), relatant l’initiation à l’amour d’un jeune chasseur solitaire, l’écrivaine se lance dans le témoignage romancé d’une artiste genevoise hors du commun, Linda Naeff.
Un récit du passé, morcelé en éclats de vie, en histoires et anecdotes, souvenirs et impressions. Ceux-ci sont formulés par une jeune femme, alter ego de l’auteur, qui se substitue discrètement à Linda afin de raconter sa jeunesse nomade en une langue imagée. Dès la première page, le lecteur est interpellé par une adresse en «tu» adoptée par l’auteure pour retracer la vie de Linda Neaff : la narratrice semble humblement soumettre ses mots à son interlocutrice, rendant le texte particulièrement émouvant. S’installe alors un dialogue complice entre deux femmes à la sensibilité créative, découpé en chapitres brefs, dynamiques, pour célébrer la mémoire d’un parcours de vie peu banal.
D’autres passages, écrits en italique, apparaissent en alternance à l’évocation du passé: des interludes en «je», dans lesquels Linda, quatre-vingt-six ans, conte son présent, son travail de peintre à Genève dans un petit appartement encombré par plusieurs milliers de tableaux — l’image surréaliste d’une créativité devenue vitale, surgie dans la vieillesse mais alimentée par une vigueur enfantine. Seule depuis le départ de son mari en maison de retraite, Linda se replonge au travers de l’art dans un intense mouvement d’existence : «Je suis une grand-mère à patin à roulettes. J’avance, je fonce, je ne m’arrête pas une seconde.»
Le récit de sa vie traverse le XXe siècle. Il débute dans la campagne française, à Bagnolet puis à Roppe, au bord de la Marne. Une fois la guerre commencée, l’histoire se répand dans les paysages du Jura suisse. Linda s’appelle alors encore Nelly Machat et compose avec les étranges malheurs de la vie: sa mère, compagne illégitime de son père, entraîne ses filles dans des crises suicidaires. Bientôt, ce seront les yeux avides des garçons et des hommes, à Porrentruy, puis en Suisse allemande et à Morges, qui annihileront l’innocence de la petite Nelly pour la faire femme. Pour garder sa distance d’avec le monde, elle changera de prénom, devenant Linda.
L’apitoiement, pourtant, est interdit, bousculé par le pouvoir de l’imagination : «partout, même en plein jour, les rêves s’emparaient de ta tête et des histoires faisaient trembler ton front, des paysages éventrés, béants, transpercés d’eau ou cloutés de soleil se laissaient parcourir par des troupeaux d’animaux parlants.» Les yeux grands ouverts, l’esprit vagabond, la jeune femme se fait au monde, le découvre et l’admire, sans toutefois s’y attacher réellement.
Trop vite, Linda tombe enceinte et se voit forcée de se marier. Les années vécues au foyer sont pour ainsi dire absentes du livre, étouffées par un train quotidien anéantissant toute fougue — le mariage agit comme un sédatif sur Linda, qui ne se réveillera qu’à la soixantaine, lors d’un cours de peinture. La jeune Linda, libre et décidée, doit alors rejoindre son temps, et, non sans amertume, sa condition de femme.
Ainsi les deux voix du livre se poursuivent, s’incitent à en révéler plus, cherchent le bon ton pour dire, enfin, une vie longtemps passée sous silence. La plume délicate de Douna Loup sait donner forme aux sentiments de son interlocutrice, qu’elle habite réellement. Elle l’ancre dans des paysages qui parfois mieux que les mots savent traduire ses états d’âme. Voilà pourquoi, peut-être, Linda Naeff a décidé de troquer l’histoire de sa vie contre la langue de Douna Loup. Pour lui donner un autre relief, l’universalité des mots, pour l’offrir en témoignage sensible aux lecteurs qui ressortent de ce roman troublés et rêveurs.

Kurzkritik

Après l’important succès de L’Embrasure (Mercure de France, 2010), un premier roman sensible, Douna Loup se lance avec Les Lignes de ta paume dans un tout autre genre. Sous la forme du dialogue, l’auteure dresse le portrait de Linda Naeff, peintre de quatre-vingt-six ans, établie à Genève. Le livre retrace en brefs chapitres le parcours nomade de Linda, marqué par des difficultés que seule une imagination fougueuse a permis de surmonter. Alternativement écrit à la seconde ou à la première personne du singulier, ce touchant récit de vie est rehaussé par la langue délicate de l’auteure. (ej)