L’Amour nègre

Jean-Michel Olivier

Dans son malheur, Adam a de la chance : né en Afrique, dans la misère, il a onze ans quand il est adopté par un couple de stars du cinéma. À Hollywood, il découvre le glamour et le désœuvrement. Les paradis artificiels. Mais Adam multiplie les bêtises. Pour le punir, on l'envoie chez Jack Malone, un acteur qui vante les mérites d'une capsule de café. Adam s'enfuit à nouveau et rencontre Gladys, fille et femme de banquier, qui l'attire en Suisse, où son destin s'accomplira. A travers les cinq continents, L'Amour nègre explore les vertiges de la vie factice. On se délecte des tribulations d'un Candide africain confronté aux mille tentations du monde global : luxe et culture unique, bling-bling et dépression, matérialisme triomphant.

(Quatrième de couverture)

Rezension

von Céline Fontannaz

Publiziert am 10/02/2011

L'Amour nègre et son auteur, le Genevois Jean-Michel Olivier, ont créé la surprise cet automne. Ils ont décroché le Prix Interallié 2010, distinction parisienne dans la lignée du Goncourt et du Prix Femina.
Ces dernières années, les auteurs suisses alémaniques se sont distingués en gagnant, en 2008, le Médicis étranger (Alain Claude Sulzer, Un garçon parfait ) et le Prix du Meilleur livre étranger (Charles Lewinsky, Melnitz ) ; en 2009, le Femina étranger ( Matthias Zschokke , Maurice à la poule ) et en 2010, le Deutscher Buchpreis (Melinda Nadj Abonji, Die Tauben fliegen auf ). Côté romand en revanche, il faut remonter, Goncourt de Jacques Chessex en 1973 (L'Ogre ), Prix Renaudot de Georges Borgeaud en 1974 (Le Voyage à l'Etranger), Prix Medicis de Jean-Luc Benoziglio en 1980 (Cabinet-Portrait) et de Georges Borgeaud en 1987 (Le Soleil sur Aubiac), pour trouver un Suisse romand lauréat d'une récompense parisienne. A ce titre, L'Amour nègre constitue un événement. Succès de librairie, son éditeur comptabilisait 30 000 ventes dont 5000 en Suisse à la fin du mois de janvier. Des traductions allemande, anglaise et espagnole sont en projet.

A la manière d'un conte, L'Amour nègre brosse le portrait acide d'un monde globalisé, en pleine déliquescence, rongé par les excès de la consommation, de la pipolisation, du sexe, de la drogue et de l'ennui. Le lecteur suit les tribulations d'un jeune adolescent, Moussa, chassé d'un continent à un autre.

Né en Afrique, Moussa est vendu contre un écran plasma à un couple d'acteurs américains, Dolores et Matt, doubles d'Angelina Jolie et de Bratt Pitt, qui l'adoptent. Sorti de sa brousse, Moussa, rebaptisé Adam, devient un enfant de multimillionnaires à Los Angeles. Il évolue dans le luxe et la démesure, bientôt entouré d'autres enfants adoptés et de stars fantasques. On y croise Madonna et on y devine Michael Jackson. Pour avoir coupé la main du violeur de sa sœur Ming, puis pour avoir mis celle-ci enceinte, Adam est chassé du paradis hollywoodien et atterrit sur une île d'Océanie, chez Malone, mélange de George Clooney et Richard Gere. De ce nouvel Eden artificiel, il est banni, accusé d'avoir bouté le feu à la maison. Il est alors pris en charge par Gladys, femme de banquier genevois botoxée, qui fait d'Adam son sex toy, et un géniteur. Sous le nom d'Aimé Clerc, il arrive à Genève, dans les valises de Gladys qui le largue aussitôt les pieds sur le tarmac. Petit dealer dans le quartier des Pâquis, le héros devient finalement l'associé d'un marabout ; de son vigoureux bambou, il soigne les femmes en mal de désirs et s'ingénie par là même à repeupler le Vieux Continent, sur le déclin démographique.

Figure centrale du roman, Moussa/Adam étonne par sa fraîcheur. L'adolescent passe d'un continent à l'autre sans sourciller. Englobal child flexible, il s'adapte à toutes les circonstances. Valeureux, il affronte les épreuves ; les larmes, rares, sèchent vite. Ni sa brousse ni ses parents ne lui manquent. D'ailleurs, jamais il ne cherche à se les rappeler. Il avance, sans juger le monde et les horreurs qu'il découvre. Il ne s'offusque de rien, si ce n'est du viol de sa sœur adoptive, dont il est tombé amoureux.

La candeur résignée de Moussa fait la force du personnage et du roman, lequel aurait pu, sans cela, tomber dans un moralisme pesant. Le caractère parfaitement apsychologique du récit le rapproche d'une littérature américaine contemporaine représentée par des écrivains comme Paul Auster ou Bret Easton Ellis. On est très loin du genre intimiste que l'on peut trouver chez Jean-Michel Olivier dans L'Enfant secret (2004) ou Notre-Dame du Fort-Barreau (2009)

L'Amour nègre s'offre également comme une relecture du mythe de la création. Adam est africain ; Eve, en la figure de Ming, asiatique. Chassés tous les deux du paradis hollywoodien, Ming est envoyée dans une école internationale en Suisse tandis qu'Adam est condamné à l'errance. Alors qu'ils sont sur le point de se retrouver, le livre se termine sur un rêve, dans lequel Adam/Aimé voit tous les enfants qu'il a engendrés et qu'il ne connaît pas. Des enfants « bâtards » « perdus » « adoptés » , comme le narrateur lui-même, qui hurle finalement, de manière quasi biblique : « Non, je ne vous ai pas abandonnés ! » , revendiquant ainsi sa paternité. Une fin en demi-teinte toutefois puisque les principaux intéressés répondent par un éclat de rire…

Ecrit dans une langue rapide, efficace et imagée, L'Amour nègre s'inscrit résolument dans le registre de la satire et c'est là que le roman déçoit. Jean-Michel Olivier caricature autant l'Afrique archaïque que le tourisme sexuel et le bling-bling hollywoodien. Il y a certes des trouvailles dans l'expression de la démesure, comme la présentation de la ménagerie chez Matt et Dolores, formée des animaux improbables ramenés de leurs tournages, ou la description des scènes sexuelles toujours plus intenses entre Gladys et Moussa. Mais malheureusement, on se lasse vite de l'alignement de clichés sur les célébrités et leur quotidien désœuvré, ainsi que de la platitude des dialogues inspirés par les sitcoms. Le pastiche est brossé à trop gros traits, et perd du coup de son mordant, frisant souvent la banalité. De même, le procédé consistant à égrener mécaniquement des marques de fringues sur les 350 pages du livre pour exprimer la globalisation tourne à vide et rate sa cible car ici encore les nuances font défaut – Channel, Prada ou Lacoste, ça n'est pas la même chose. Dans le bling-bling et la superficialité, le diable se cache aussi – et avant tout – dans le détail.

Kurzkritik

Prix Interallié 2010, L’Amour nègre fait le portrait d’un monde globalisé, vu par un petit africain arraché à sa brousse. Vendu contre un écran plasma à un couple de stars – sosies de Brad Pitt et d’Angelina Jolie – Adam fait le tour des cinq continents et découvre les mirages de la vie factice : la démesure du showbiz hollywoodien, le star-system, la drogue, le tourisme sexuel. Roman d’aventure, L’Amour nègre se veut une satire d’un univers en pleine déliquescence. Jamais pourtant, le héros ne s’offusque de ce qu’il rencontre. Avec candeur, Adam constate sans juger. Voilà qui fait sa force, et celle de ce roman apsychologique. Écrit dans une langue rapide, efficace et imagée, le récit pêche en revanche par une description du bling bling souvent hâtive et sans nuances, faisant parfois perdre à la caricature toute acuité.

(Céline Fontannaz, Viceversa Littérature 5, 2011)