Le Cœur couronné

Marie Gaulis

"Le Cœur couronné", c'est le nom d'un lieu réel, mais qui ne recouvre aucunement le sens de l'image, ni ne l'épuise; j'en fais mon lieu à moi, une colline, une rivière, le brouillard de décembre transformant la montagne noire en un énorme vaisseau.

Dans Le Cœur couronné, Marie Gaulis s'attarde sur la trace que laissent en elle le monde et les choses, soucieuse de ne "point faire la fastidieuse recension d'une journée". Loin d'un journal traditionnel donc, écrites entre l'Australie, Paris, la Suisse, la Savoie, ces "proses" s'attachent aux descriptions du vent et des embruns sur le visage, aux choses – œufs de Pâques, coquillages, cartes du tarot – aux lieux, telles la pièce où l'on écrit ou les terrasses des cafés. On y lit la plénitude de l'instant, la fulgurance du désir, mais aussi l'absence, la vie qui s'écoule. Ainsi, par la grâce de l'écriture, lieux-objets, éléments de la nature se font blasons et écrins précieux renfermant la saveur du monde et un savoir sur soi.

(Présentation du livre, Éditions Metropolis)

Trois questions à Marie Gaulis

von Mathilde Vischer

Publiziert am 28/04/2004

Les proses du Cœur couronné, bien qu'elles tendent vers l'universalité d'expériences partageables par tous, semblent naître d'instants et d'émotions très intimes. Vous arrive-t-il également d'écrire à partir de situations imaginaires?

Il est vrai que, jusqu'à maintenant, dans mes textes, je me suis inspirée de moments, de lieux, d'émotions, de personnes aussi qui, tous, ont partie liée avec ce que j'ai vu, rencontré, ressenti; mais aussi, et il me semble que cela apparaît dans Le Cœur couronné, de ce que j'ai rêvé et imaginé. Ainsi, la délimitation ne me paraît pas claire ni absolue entre "réel" et "imaginaire" ou, pour le dire autrement, entre "autobiographique" et "fiction", parce que le monde que je décris, même s'il est bien fondé sur des observations et des sentiments, échappe, il me semble, à tout "réalisme" dans la mesure où il est retravaillé et transformé par l'écriture même.

Les lieux, très présents dans vos livres, semblent prendre une importance particulière dans ce dernier recueil; vous-même vivez entre trois pays, la France, la Suisse et l'Australie. Que représentent ces différents univers pour votre travail d'écriture?

Les lieux, les paysages, les éléments ont en effet une grande importance dans ce livre, comme dans les précédents d'ailleurs; je dis au début que je ne cesse de revenir sur mes pas, et c'est aussi ce mouvement à la fois répétitif et en spirale qui m'intéresse et qui donne le ton et le rythme du livre. Je me déplace en effet d'un lieu, d'un pays, d'une langue à l'autre (mais pas plus, voire sans doute moins, que beaucoup d'autres gens !): ce que j'essaie de capturer, plutôt que de l'exotisme ou de l'aventure, ce sont les moments de flottement, de doute, d'errance, comme ceux d'intense présence à ce qui se passe (ou ne se passe pas). Ce que je cherche à exprimer, c'est une certaine "intranquillité", pour reprendre le beau titre de Pessoa, les questionnements que provoquent toujours l'absence, la séparation, le départ, le retour – même lors de trajets en apparence anodins, comme ceux que je fais si souvent entre Paris et Genève. Si Blaise Cendrars et Bruce Chatwin sont pour moi des maîtres à écrire et à voyager, je me sens pour ma part plus contemplative, plus méditative dans le mouvement même du voyage et de l'écriture.

Les trois ouvrages que vous avez publiés (Ligne imaginaire, Terra incognita, et Le Cœur couronné) se distinguent par une grande unité dans la forme, une prose poétique empreinte d'un rythme sensuel, souvent ternaire. Pouvez-vous déjà nous dire si vos projets en cours s'inscriront dans la lignée formelle des trois premiers?

Je ne suis devenue consciente que petit à petit de la forme que prenaient ces trois livres, des échos qu'ils se renvoyaient, de leur unité dans ce que vous appelez très justement une "prose poétique". En effet, la forme hésite entre narration prosaïque (au sens propre et noble du terme) et scansion poétique, ou plutôt essaie de combiner les deux, en accordant au rythme, à la cadence un soin tout particulier: il est vrai que je me suis attachée à ce "rythme ternaire", sans que cela soit délibéré, comme à la possibilité d'échapper à l'obligation de la dualité, à l'ennui du "non solum, sed etiam" de la rhétorique classique comme d'ailleurs du discours politique. J'ai le sentiment que mes prochains textes vont prendre une forme différente, parce que les thèmes que je vais aborder vont sans doute m'obliger à aller dans d'autres directions. Je suis persuadée que c'est aussi le sujet qui fait évoluer la forme, au besoin en la faisant sortir de son moule.

Propos recueillis par Mathilde Vischer