Lauriers amers

Marie Gaulis

Ce récit est une quête et une enquête, un retour personnel et historique sur le passé. Marie Gaulis est née en 1965 d'une mère française et d'un père genevois. Son père, Louis Gaulis, écrivain, est mort en 1978 à Tyr, au Liban, lors d'une mission qu'il effectuait pour le Comité international de la Croix-Rouge, dans des circonstances qui n'ont jamais été élucidées.

Qui, sur l'ordre de qui, a tiré sur la voiture du CICR au crépuscule alors que Louis Gaulis rejoignait sa base ? Trente ans après, Marie Gaulis est retournée au Liban, s'est rendue sur le lieu exact de l'accident, a cherché minutieusement des témoins, les a interrogés. Non pas pour construire un tombeau à son père, mais pour le retrouver au-delà des communiqués officiels et des rapports d'experts. Et pour renouer les liens avec une histoire, un pays et une décennie qui continuent de peser sur le présent. Sans oublier que morts et vivants cohabitent dans les ruines de Tyr, entre les bouquets de lauriers-roses.

Rezension

von Brigitte Steudler

Publiziert am 09/07/2009

«Moi, je dis qu'une seule vague fait le bruit de la mer.»
Louis Gaulis

Trente années après la disparition de son père tué au sud-Liban alors qu'il travaillait pour le Comité international de la Croix-Rouge, Marie Gaulis s'interroge obstinément sur les circonstances ayant provoqué son décès. Marie Gaulis fait débuter Lauriers amers par un prologue, dans lequel elle fait part du bouleversement que provoque en elle l'annonce d'un attentat survenu à Beyrouth faite à la radio. Information brève surgie dans la chaleur de l'été 2003, celle-ci ne donne pas lieu à de longs développements journalistiques. Mais avec une évidence certaine elle constitue l'élément déclencheur de la quête que Marie Gaulis s'apprête à mener afin d'élucider les «vraies» raisons de la mort de son père, Louis Gaulis, écrivain et dramaturge. En repensant aux longues années de guerre civile ayant meurtri toute la population du Liban et la ville de Beyrouth en particulier, Marie Gaulis associe, dans cet avant-propos daté de 2003, la ville à une immense plaie béante, dévastée par la mort de tant de personnes qu'elle suggère de l'abandonner une fois pour toute à son funeste destin et de s'attacher à en reconstruire une nouvelle: «un peu plus loin, respectant le périmètre sacré des ruines modernes devenues cimetière, jardin à l'abandon, paradis des chats et des vagabonds […] que tendrement, la végétation recouvrirait et cautériserait». La métaphore est si forte qu'intuitivement nous imaginons qu'elle renferme déjà à ce stade toutes les promesses d'un apaisement, alors que l'auteure s'apprête à un long retour sur ce qui fut le drame de sa vie.

Comme si sa proposition ne la concernait pas encore au premier chef, Marie Gaulis poursuit son récit par l'évocation des souvenirs qu'elle garde de ce court séjour passé au Liban, puisque deux mois à peine après l'arrivée de sa famille, Louis Gaulis y perdait brutalement la vie. Avec poésie et une grande retenue, l'auteure retrace ces moments de bonheur et d'insouciance lorsqu'avec sa sœur et sa mère, elle arpente les ruines de Byblos et Tyr, apparaissant aux yeux des enfants comme de vastes terrains de jeux envahis par une profusion de plantes aux senteurs marquées. Intervient alors brutalement l'annonce du drame survenu dans la région de Tyr alors que toutes trois s'apprêtent à partir en excursion sur le site de Baalbeck. Avec peu de mots, l'auteure évoque la chape de silence qui s'abat sur elle, sa mère et sa jeune sœur: «Dans la révélation soudaine de la catastrophe, nous ne savions pas encore combien le chagrin allait occuper notre territoire, ni à quel point il resterait entre nous comme une pierre, inamovible et infranchissable.» Comme pour mieux surmonter cette épreuve la mère choisit de s'isoler et d'empêcher ses deux filles d'être directement confrontées à leur père décédé: «Nous les enfants, nous n'avons jamais pu lui dire adieu, ni au Liban ni plus tard en Suisse quand on l'a enterré; nous avons été écartées des rites et des cérémonies, et le silence a continué, s'est alourdi, sans doute pour nous protéger, mais de quoi puisque le malheur était déjà définitivement et radicalement arrivé?»

Commence alors un amer et lent retour sur ce passé lointain, au cours duquel Marie Gaulis se remémore le caractère vif et enjoué dont son père faisait preuve en public et dans l'intimité, son inclination à être badin, sa prédisposition à prendre avec aisance les traits d'un clown farceur. Telle une enquêteuse, elle repart d'abord sur les lieux du drame à Beyrouth, puis à Tyr, et refait le parcours suivi par son père dans ses tout derniers instants de vie, accompagnée sur place par de ses anciens collègues. Comme un juge d'instruction, elle cherche des indices, émet des hypothèses. Au final, son intime conviction est que les communiqués officiels émanant du CICR choisissent de ne faire état que d'un banal accident de la route alors que, de son point de vue, son père est décédé sous les balles d'un franc-tireur posté sur le bas-coté de la route qu'il empruntait à la nuit tombée au volant de sa voiture de fonction. Par le choix d'une langue résolument poétique, par la richesse de ses nombreuses évocations mêlant dieux et déesses de l'antiquité grecque, Marie Gaulis arrive à alléger la tristesse de son ressentiment. Une fois son voyage au Liban achevé, alors que les archives feuilletées au siège de la Croix-Rouge internationale à Genève ne lui apportent pas la tranquillité escomptée, Marie Gaulis s'oblige en fin de compte à «accepter que la vérité soit élusive, fuyante comme le serpent et le poisson, échappant à mon désir de comprendre, de saisir les faits à la racine, de les présenter, nets et clairs, dans la lumière de la vérité enfin dévoilée.»

Si les dernières pages s'arrêtent sur des séquences d'archives filmées retrouvées sur son père, celles-ci témoignent de la richesse des messages qu'il a laissé. Si, comme évoqué plus haut, nous relisons attentivement les toutes premières pages de ces Lauriers amers, nous y décelons tous les éléments d'un apaisement possible que l'auteure, consciemment ou non, à titre d'œuvre littéraire, a si remarquablement et finement articulés.