Arrêts déplacés

Marius Daniel Popescu

L'objectif poétique de Marius Popescu consiste à faire entendre, à faire voir. On part à la découverte sensorielle des objets qui nous passent sous la main, sans discrimination, et de là, on s'envole vers des univers plus intérieurs. On ne fait plus de différence entre une parole banale et une parole significative, entre un personnage insipide et un personnage pittoresque, entre un événement futile et un événement dramatique. Tout geste, toute parole, toute incidence de la vie contiennent bien une infinité de données, alors pourquoi sélectionner, pourquoi hiérarchiser?

René-Luc Thévoz

10 questions à Marius Daniel Popescu

von Pierre Lepori

Publiziert am 28/02/2005

Dans la préface de votre livre, René-Luc Thévoz affirme: "Ces poèmes ne nécessitent aucune culture littéraire, ne font référence à aucun mouvement esthétique ou philosophique, et ne prétendent donc pas organiser leurs lecteurs en deux classes, ceux qui comprennent ce qu'on leur dit et les autres". Pourtant, vos poèmes présentent une savante construction, un rythme qui s'appuie fortement sur l'allitération, une attention aux "deuxième niveau" de l'écriture, qui témoigne d'une solide culture poétique, et même de références à la poésie française et européenne (je pense à Guillevic, par exemple). Assumez-vous cette vision "anti-littéraire" que le préfacier vous prête?

J'assume très bien cette vision "anti-littéraire": ma poésie se situe souvent "sur le tranchant du couteau", elle se nourrit dans ce que certains appellent "le banal", elle montre un "sacré" souvent ignoré; René-Luc Thévoz voit ici ce que lui et moi partageons depuis bientôt quinze ans: les sujets littéraires se trouvent PARTOUT ("vulgarisation" et/ou "exaltation" des perceptions du poète?); les "formes", les "styles" littéraires "simples" font que le lecteur de poésie n'a pas forcement besoin d'une "spécialisation littéraire" pour lire et vivre la poésie. Je prends cette vision "anti-littéraire" comme un compliment, j'écris et j'assume toutes les critiques.

Comment vous situez-vous par rapport à la poésie francophone contemporaine? Y-a-t-il des poètes ou des auteurs qui vous ont marqué particulièrement, desquels vous vous sentez proche?

C'est à des gens comme vous de me situer, de me placer dans l'univers de la poésie francophone contemporaine. Je suis trop pris par ce que j'écris pour me définir tout seul dans un univers poétique vaste, complexe et en mouvement perpétuel. Il y a une bonne centaine de poètes et encore une bonne centaine de prosateurs qui m'ont marqué et qui continuent de me marquer dans le travail d'écriture; ils viennent de toutes les régions du monde et de toutes les époques. J'ai un grand respect pour tous ces poètes et prosateurs et je n'ose pas citer l'un d'entre eux sans penser à tous les autres; comme la liste risque d'être longue, je ne cite personne, je les garde en moi, avec moi, pour toujours.

Dans vos poèmes on perçoit un balancement perpétuel entre la "transcription" d'une réalité brute - avec les mots des passagers, les lieux et les objets - et une ambition plus "structuraliste", non dépourvue d'ironie, qui nous offre des jeux de mots, des "spatialisations poétiques" sur la page (ou alors l'utilisation d'un bout de papier, avec, en marge, "la somme des factures à payer"): Quel est votre rapport à l'écriture, au réalisme et à la distanciation?

Il n'y a pas, il n'existe pas une définition de la réalité qui soit unanimement acceptée. Il existe, peut-être, autant de définitions de la réalité que d'individus humains ou de planètes dans l'univers. Moi, je vadrouille entre plusieurs perceptions du monde, entre plusieurs définitions de la réalité, je me promène dans le religieux, dans l'artistique, dans le scientifique, dans le politique, je prospecte dans les cinq sens et, parfois, je rencontre même l'absurde. Puis, j'écris.

Les lieux sont très présents dans vos textes: des arrêts de bus, des lieux lausannois sont nommés avec précision (bien qu'en n'utilisant jamais de majuscules). Avez-vous un rapport particulier aux lieux, à votre ancrage dans la ville de Lausanne, où vous vivez et travaillez depuis 1990?

Oui, les lieux me touchent beaucoup, je suis aussi très touché par les baptêmes de ces lieux, par les noms propres ou communs. Un coin de table, un bout de banc ou de chaise sont pour moi des lieux aussi importants que la rue Floréal, que la ville de Prilly ou celle de Lausanne.

Le trolley-bus est une constante de votre paysage d'écriture: considerez-vous le travail de chauffeur des TL votre principale source d'inspiration poétique?

Non, mon travail de conducteur de bus ne constitue de loin pas ma seule source d'inspiration. Je m'inspire sans arrêt et partout et de tout, peut-être même que je m'inspire un peu trop.

Votre langue est très libre, sinueuse et coquine: vous n'hésitez pas à utiliser des mots locaux (la jaquette, par exemple) ou à tordre un peu la syntaxe à des fins expressives. Quel est votre rapport à la langue française et pourquoi avez vous décidé d'en faire votre idiome littéraire? Ecrivez-vous encore en roumain? Avez vous envie parfois de traduire ces textes français dans votre langue maternelle (et d'enfance)?

La langue française est devenue pour moi une sorte de sœur jumelle avec laquelle je partage les impressions sur tout ce que je vis, sur tout ce qu'elle et moi rencontrons dans la vie de chaque jour. J'écris toujours en roumain, ma langue maternelle me permet d'explorer d'autres territoires poétiques, j'ai quatre livres publiés en roumain et, bien sûr, j'aimerais voir traduits en roumain mes livres écrits en français et vivre la traduction en français de mes livres écrits en roumain.

Quel rapport avez-vous avec le milieu littéraire suisse (et romand)? Trouvez-vous des stimuli culturels dans notre pays (où "ils sont capables d'inventer la bière en poudre")? Gardez-vous des contact avec des écrivains de votre pays?

Le milieu littéraire romand, je l'ai connu tout d'abord grâce à René-Luc Thévoz, Michel Layaz et Dominique Brand. Puis il y a eu la rencontre avec l'éditeur Claude Pahud et, ensuite, la grande rencontre avec Jean-Louis Kuffer qui est pour moi une sorte de parrain littéraire à qui je dois beaucoup. Les trois premiers m'ont initié à la littérature romande, le quatrième m'a publié deux livres et Jean-Louis Kuffer m'a donné et me donne toujours l'envie d'écrire de la prose, le désir de connaître le plus possible sur les gens, les lieux et la littérature d'ici et d'ailleurs. Grâce à ces cinq personnes, je suis fier de pouvoir lire et écrire en français, je suis content de pouvoir serrer la main de plusieurs femmes et hommes qui écrivent ou qui s'occupent de la littérature dans ce pays. Je garde des contacts avec des écrivains de mon pays, je garde même de très bons contacts avec mes amis de là-bas. Alexandru Musina, Gheorghe Craciun, Romulus Bucur et Calin Vlasie sont des auteurs roumains que je vais garder près de moi toute ma vie.

Les souvenirs de votre pays sont assez rares dans vos textes. Ecrivez-vous une poésie de l'instant présent, bien ancré dans votre quotidien (lieux et temps)? Et comment dans ce contexte, travaillez-vous à vos textes: sont-ils couchés sur papier dans l'urgence, avec beaucoup d'immediateté? Les retravaillez-vous après coup, et avec quelle "méthode"?

Oui, il y a une sorte de "poésie du quotidien" qui prédomine dans ces arrêts déplacés mais ailleurs, dans d'autres textes, écrits en prose et publiés dans les journaux "Le Passe-Muraille" et "le persil", je recours à mes souvenirs roumains. Pour le travail des textes, je prends d'abord quelques notes sur un carnet que j'ai habituellement sur moi. Puis il y a le travail sur ces notes. Certaines notes prennent des mois afin de se voir encrées en texte littéraire, d'autres notes ont besoin seulement de quelques minutes. Quant à la "méthode" de travail de mes textes en fait j'en ai plusieurs. Je m'efforce de ne pas les définir, je prends plaisir à les découvrir, à les vivre, à les exercer. Je me permets même de les oublier.

Bien que très rythmés, portés par une sorte de mouvement interne - une petite musique tout à fait reconnaissable -, vos textes s'étirent souvent jusque vers la prose (non seulement au niveau stylistique; dans les thèmes aussi, avec des petites histoires, comme celle touchante du ver dans un noyau). La distinction entre prose et poésie a-t-elle un sens à vos yeux?

Oui et non! La distinction entre poésie et prose vient quand je dois décider dans quel registre de ces deux catégories j'aimerais placer un texte. La disparition de la limite entre la poésie et la prose arrive quand je "perçois" le "sujet" et quand je le "LIS" en moi-même. Ici il n'y a pas de barrière. Je peux dire aussi que le plus beau roman du monde est un seul mot et que la meilleure poésie du monde est celle où se trouvent tous les romans écrits sur la planète.

A partir de janvier 2005 vous publiez un journal mensuel "le persil", qui a cette particularité: touts les textes sont de votre cru (il y en a, entre autres, qui se retrouvent dans Arrêts déplacés (Made in rue Floréal, par exemple): pourquoi ce projet? Comment s'insère-t-il dans votre travail d'écriture - dans quel rapport avec "le livre"?

"le persil" est à la fois un journal et un livre qui n'est pas habituel; je fais ce journal pour simplement écrire, pour m'exprimer avec mon écriture, pour m'exercer à l'écriture, pour me présenter aux autres en tant que poète et écrivain. "le persil", c'est une aventure, c'est du travail et c'est une prison. "le persil" est un clin d'œil aux mots, à la langue française, à la littérature, c'est de l'amour pour les lecteurs et ceux qui apprécient particulièrement la découverte et l'invention.

Presseschau (Auswahl)

«Marius Daniel Popescu en est persuadé: la poésie est partout. C'est une question de regard. Cet ingénieur forestier, venu de Roumanie en 1990, s'applique à la débusquer dans les moindres éléments qui font la vie de tous les jours: tickets de caisse, instantanés, choses vues ou entendues. Et comme il conduit les lourds trolleybus lausannois du haut en bas de la ville, il en voit et en entend beaucoup. […] L'ouvrage a été publié grâce à un subside des Transports publics lausannois, un exemple original de sponsoring de poésie! […] Jamais de jugement ou de prise de position: des constats, parfois des souvenirs d'enfance, des réminiscences du pays qui se glissent dans la vie d'ici comme elle va. Dans Le Persil, Popescu s'adresse au lecteur, comme il le fait souvent: "Je parle de vous/et/ vous parlez de moi,/sans qu'on se demande la permission,/on est de drôles/de machines à écrire." Lui, en tout cas, est un drôle d'enregistreur du quotidien. A peine, parfois, un dérapage vers l'absurde ou l'étrange, telle l'histoire de ce "Tueur de livres" qui a peur du pouvoir du langage et qui ne brûle "que les livres qui [le] brûlent". Et qui s'en explique: "C'est ma manière de juger les mots, c'est ma façon de voter"» (Isabelle RüfLe Temps, 19.01.2005).

«Arrivé en Suisse en 1990, Marius Daniel Popescu pratique notre langue avec une étonnante maîtrise, alternance de limpidité et de baroquisme inventif, en usant (et parfois en abusant) de procédés formels ou typographiques rappelant les expériences lettristes. Pourtant le noyau vif de cette poésie doit moins aux " trucs" qu' à la perception fraîche ("quand / la pluie sursaute autour de toi / comme une gitane") et à l'accueil de "cela simplement qui est", selon l'expression d'un Cingria, restituant la présence des proches (les enfants, la compagne ou les amis), de telle vieille dame assise à la gare de Lyon, de tel moribond étendu sous un drap blanc au pied d'un immeuble, de toutes ces vies qui se croisent ("de plus en plus de gens qui parlent seuls"), et l'on oscille du minimal haïku aux plus amples coulées de La sept ou du Tueur de livres, dans une atmosphère d'intimité collective, si l'on ose dire, rappelant un peu la poésie d'un Raymond Carver (Travail manuel ou Big-bang en sont de bons exemples) ou les icônes profanes d'un Charles Bukowski. Parfois insuffisamment transposée, la matière poétique de ces Arrêts déplacés n'en est pas moins habitée et frémissante, fraternelle en son regard et généreusement accessible à tout un chacun, comme l'était celle d'un Prévert. D'ailleurs "les paroles dorment sous les gouttes d'eau comme des moineaux", écrit Marius Daniel Popescu, dont les pépites du verbe étincellent dans le tout-venant des jours» (Jean-Louis Kuffer24 Heures, 15.02.2005).