Les Couleurs de l’hirondelle

Marius Daniel Popescu

« Tu vas voir ta mère morte et tu la regardes dans ta mémoire comme elle était debout dans l'allée où tu l'as vue en vie pour la dernière fois, elle s'appuie sur une canne en bois et elle est en larmes, tu repars à l'étranger où tu travailles »… Les Couleurs de l'hirondelle est un récit en noir et blanc, avec une tache rouge sous la gorge ; un livre vrai comme un tirage argentique des années soixante, celles de l'enfance du narrateur, revenu au pays de la dictature du parti unique (naguère) pour enterrer sa mère. Ou plutôt, pour prendre, physiquement, livraison de son corps nu, dans une morgue qui témoigne, en elle-même, de la corruption toujours à l'œuvre et plus forte que tout, malgré les régimes et les temps qui passent. Il y aura d'autres allers et retours : entre Bucarest et Lausanne jamais nommées – pas davantage que l'hirondelle –, entre le père et sa fille de onze ans, née à l'étranger, qui seule lui transmettra la clé d'une possible réconciliation avec la petite ville natale. Au cœur du livre, le jeune homme « sorti du rang » prend son tour de garde sur le toit plat de la Maison des Étudiants, d'où il vit la chute du dictateur comme une délivrance et comme une mascarade. Un avenir radieux le démentira-t-il jamais ? Après "La Symphonie du Loup", Marius Daniel Popescu nous donne une cantate ; après un grand roman de formation, une déformation limpide du roman en autobiographie indirecte. Ici encore, une voix nue, elle aussi, affronte, dispute, bouscule et renverse l'Histoire. 

Yves Laplace

Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 30/04/2012

Marius Daniel Popescu a l’art de saisir le lecteur d’entrée de récit. Dans la mémorable scène d’ouverture de La symphonie du loup (2007), on apprenait la mort accidentelle du père du narrateur. Dans Les couleurs de l’hirondelle, c’est sa mère qui s’en est allée, et on le retrouve à la morgue où il doit « prendre sa morte ». Ce moment émotionnellement intense pour le fils l’est aussi pour le lecteur, mis face à ce cadavre gisant avec pour oreiller une brique.

Ainsi, après avoir écrit du côté du père, l’écrivain se tient-il du côté de la mère dans ce deuxième roman fortement autobiographique. Marius Daniel Popescu a quitté sa Roumanie natale à vingt-sept ans pour la Suisse, c’était en 1990. S’il gagne depuis sa vie en tant que chauffeur de bus à Lausanne, le narrateur de ses récits (et alter ego de fiction) est colleur d’affiches. Les deux livres se déroulent entre passé et présent, entre réel et fiction, entre la  Suisse et la Roumanie, pays qu’il nous fait visiter sous un arc-en-ciel de sentiments contrastés. S’il éprouve de la « haine contre tous ceux qui ne veulent pas que la vérité sur le parti unique soit connue », l’apaisement revient lorsqu’il évoque d’autres événements, telle que sa fugue d’enfant qui préférait vivre avec sa grand-mère plutôt qu’avec sa mère.

Le passé nourrit sans étouffer

Ce récit est basé sur une vie réelle, mais il est important de (re)souligner qu’il est le résultat d’un vrai travail littéraire sur la mémoire et la filiation, sous-tendu par la question de la transmission. L’écriture semble permettre à Marius Daniel Popescu de soutenir la gageure de vivre dans le mouvement du présent tout en continuant de rester présent au passé, dont les racines le nourrissent sans l’étouffer. La vie est partout, dans l’aujourd’hui et l’hier, et le narrateur retrouve vivantes les figures des défunts : « tu cherches dans ta mémoire le visage de ta mère tu la retrouves photographiée avec toi tu es dans ses bras et tu as ta tête penchée vers son cou ta mère doit avoir trente-cinq ans tu dois avoir quatre ans sur cette photo ». La ponctuation s’éclipse parfois, comme immergée sous l’émotion, ou comme si elle risquait d’entraver la survenue des images. Par ailleurs, les sujets alternent (je, tu, il), d’où une multiplication des approches et des distances au héros. Cette polyphonie rend le texte d’autant plus saisissant et enveloppant.
En commentant les romans de Popescu, certains critiques ont parlé de « langue-geste », notion que l’on doit à Ramuz, « langue où la musique cède le pas au rythme même des images ». Le style narratif de l’auteur suit effectivement le mouvement de la vie : il est vocal, voire théâtral dans sa reproduction des dialogues et il est très circonstancié. « Entrer dans les détails avec des mots, c’est essayer de rendre ce qui est aperçu par les sens ». Cette attention aiguë aux petites choses rend le quotidien pour ainsi dire merveilleux. De plus l’accumulation des éléments décrits fait parfois penser à un poétique de l’absurde. A ce titre, en lisant les minutieuses descriptions, par exemple celle des mille étiquettes trilingues de nos magasins, on se rappelle que l’écrivain vient d’un pays où l’absurdité était moins marchande que politique. Il n’en reste pas moins que l’inventaire des choses vues a toutefois ses limites, et qu’il peut tourner à un procédé de sacralisation de l’ordinaire.
« Tes rides à toi ont commencé à s’incruster dans un autre pays », note l’auteur pour lui-même. Son écriture est également née d’une « autre » terre, la Suisse, où il vit désormais.  Son rapport au quotidien (via son narrateur) se place entre cérémonie et bouffonnerie, toute chose dite importante n’étant pas forcément à prendre au sérieux. Une scène particulièrement délicieuse montre la fille du narrateur faire la classe à ce dernier après lui avoir dit : « papa, tu n’es plus mon père maintenant, tu comprends ? ». Père et fille évoluent notamment à travers des jeux de rôles dont un autre consistant à se présenter l’un à l’autre. « Je vais te présenter ma fille » ; « je vais te présenter mon père ».

Loup qui veille sur une hirondelle prête à s’envoler

Comme dit précédemment, Marius Daniel Popescu a ainsi dit au revoir à son père dans La symphonie du loup (2007), et il prend congé de sa mère dans Les couleurs de l’hirondelle. Il était un fils éperdu, il est devenu un père attentionné, un « loup » pacifié que l’on voit ici veiller sur sa fille de onze ans, sans doute l’hirondelle du titre. Une femme meurt (la mère), une autre naît (la fille du narrateur a son premier cycle menstruel). L’hirondelle annonce le printemps, elle s’apprête à prendre son envol, et se prépare en se nourrissant de culture et d’affection auprès de son père.

Kurzkritik

Après avoir consacré La Symphonie du loup à la figure du père, Marius Daniel Popescu se tient du côté de la mère dans ce deuxième roman lui aussi fortement autobiographique. Ainsi revient-il dans son pays natal, la Roumanie quittée en 1990. De Bucarest à Lausanne, du passé au présent, de sa mère qui meurt à sa fille qui devient une femme, l’auteur va et vient sur les ailes d’une narration foisonnante, vocale, voire théâtrale. Grâce à l’écriture, Popescu semble parvenir à vivre dans l’ici et le maintenant tout en restant présent au passé, et son attention aiguë aux mille détails du quotidien rend l’ordinaire pour ainsi dire merveilleux. (ev)