En deçà de la lumière

Markus Hediger

Chez moi, dans mon bureau-chambre,
volets clos. Et dehors c'est l'automne,
peut-être, et peut-être sommes-
nous un jeudi de pluie en avril.
Sur ma table la lampe allumée.

La journée en silencieux,
les nuits en solitaire. Où sont ceux
qui se disaient mes amis ?
Et dedans la pénombre et toi, toi
depuis si longtemps perdu de vie.

Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 03/07/2009

En deça de la lumière suit le même fil narratif que Ne retournez pas la pierre (1996), bien que tous deux soient formés de fragments composés dans le désordre. Markus Hediger qualifie ces recueils avec le néologisme «romésie» pour souligner le caractère hybride de son écriture, à la croisée du roman et de la poésie. En résulte une mosaïque remplie de scènes et de personnages récurrents, et criblée de blancs, symboles de l'érosion de la vie par le Temps.

Tout en plaçant son écriture dans un entre-deux formel, l'Alémanique avance entre deux langues dans son métier de traducteur germanophone - notamment d'Alice Rivaz. Mais c'est en français qu'il il élabore son travail poétique. Il explique ce choix par le besoin d'échapper au regard maternel – une scène de En deça de la lumière montre le désarroi de l'adolescent apprenant que sa mère lit son journal intime. Cette langue symbole de liberté, l'auteur l'a paradoxalement contrainte en installant une structure partiellement versifiée. S'il entretient un rapport de précaution, empreint de respect envers le français, il lui arrive également de le malmener, lorsque il le fait boiter entre tension et relâchement. Ces contrastes de style et de ton évidemment voulus ne sont pas toujours maîtrisés; face aux quelques maladresses (et au fait que la mère n'est plus là pour lire son fils), on peut remettre en question le geste culturel d'adopter le français. Cela dit, les moments sont nombreux, où son écriture captive, nous prend à l'intérieur d'elle et résonne en nous: «Et lui, / l'Ami, parti pour l'envers du jour, / et moi, la joue appuyée / au miroir, à mi-voix: - Tu me manques, / tu me… - Mais je suis là. – Tu me manques.»

On dit souvent qu'écrire permet de lutter contre l'oubli, donc de soulever le bloc qui dissimule, voire étouffe les décédés. Et pourtant, l'auteur note: «Ne retournez pas / la pierre avec son mystère / légué par la lune. / Non, n'y touchez pas, l'oeil soleil m'affolerait, / je suis citoyen / d'Envers, je suis le cloporte.» Avant de nourrir les morts en faisant de la lumière autour d'eux, Markus Hediger – «blanc garçon aux cheveux roux» – a dû s'habituer à elle. En marchant sous le soleil, il a renoué avec cette ombre qui tantôt le suit, tantôt le précède: «je me retourne, / elle est là, sillon à ma remorque, bien là, douceur à l'asphalte, / tant de beauté simple, là, par terre…».

«Puis j'ai soulevé la pierre / et je l'ai retournée, un clair soir / de printemps. Pas de cloporte / fuyant affolé mais l'œil humide, / noir d'une ombre qui me regardait.» La mère, la grand-mère, l'ami proche, l'Ami, le poète libanais Georges Schehadé (sous le nom d'Argengeorge): le verbe réanime les disparus dans une suite d'épiphanies rayonnant depuis le présent. Le poète retrouve les visages ou les corps des figures tutélaires et des amants, les lieux et les intensités. Il grimpe «le long des maillons de fer de la mémoire» dans ce recueil, divisé en sept parties (III, II, I, Sept avril, I,II, III), construit en miroir autour du Sept avril, date du décès de sa mère. Cette omniprésence de la mort ne plombe pas l'atmosphère, loin s'en faut. Rien de sinistre ou de pesamment nostalgique; plutôt du soulagement dans cette quête d'une relation apaisée avec le passé, et avec l'ombre et la lumière.