Visions de Thamühl

Marcel Miracle

De la rencontre non fortuite entre une citation de Kafka, le plan imaginaire d'un naïf et le personnage de Sam sont nées, entre décembre 2001 et janvier 2002, les Visions de Thamühl. C'est un ensemble de 110 dessins à la plume, réalisés par groupes de dix, sur onze planches de bristol de grand format (65 x 110 cm). Chaque dessin est inscrit dans un cadre tiré à la main de 15 x 21 cm. Les dessins sont ici reproduits dans leur dimension initiale et en respectant le groupement de chacune des planches. La grande qualité des dessins et la difficulté de les communiquer dans leur présentation d'origine ont poussé leur détenteur à en proposer la publication en recueil. Conquis par ce projet, Marcel Miracle a accepté d'accompagner six ans plus tard chaque dessin d'un très court poème, qui en révèle un peu plus le sens, et d'intercaler entre chaque série un texte plus étendu, mettant en scène la ville de Thamühl et ses curieux occupants, dont évidemment l'artiste.

Rezension

von Francesco Biamonte

Publiziert am 19/01/2009

Il y a quelques années, notre site avait eu l'occasion de présenter cet artiste hors du commun, dessinateur et poète. Très peu connu alors, et encore aujourd'hui trop peu connu, Marcel Miracle n'avait alors publié qu'un petit recueil de dessins. La visite de son appartement-atelier de Lausanne m'avait laissé l'impression que cet opuscule, en dépit de quelques planches excellentes en leur genre, ne laissait pas deviner les mérites de l'œuvre miraclien. Miraclien? Soit.

Ce nouveau livre, Visions de Thamühl, ouvre peut-être un meilleur soupirail dans l'univers magicopoétique de Marcel Miracle. Un univers inoubliable lorsqu'on y a pénétré, un monde de signes, d'analogies, d'archétypes, métaphysique, spirituel dans les deux sens du mot (le nom de l'artiste réunit lui-même les deux faces de ce terme), intrigant comme un oracle, comme une une devinette ou une contrepéterie en langage universel, dépourvue de solution, mais résistant à la dissolution, même balayée par des vents immenses. Un monde intranquille, qui déclare rapidement à ses visiteurs son rapport d'analogie avec le Monde lui-même. Comme bien des mystiques, Marcel Miracle pratique systématiquement la synecdoque, place l'univers dans le détail et le détail dans l'univers, dans un monde de dessins et de mots que l'on pourrait peut-être situer aux abords des miniatures catalanes des alentours de l'an 1000 illustrant les commentaires de l'Apocalypse de Beatus de Llebana, de Paul Klee (Angelus Novus, Genspenst eines Genies, Die Zwitschermaschine…), de Malcolm de Chazal (Sens magique — c'est d'ailleurs à Miracle que je dois de connaître ce livre). De Franz Kafka et des Contes des mille et une nuits, aussi, explicitement convoqués dans les Visions de Thamühl (où l'on verra apparaître l'oiseau Roc et Sinbad), avec une forte composante surréaliste. On entend aussi Perec sourdre; pas tellement le Perec des contraintes, certes présent dans les Visions de Thamühl sous la forme comique du philosophe Gustave Perhec, réfutant le nombre 12. Le Perec de Miracle serait plutôt celui d 'Un homme qui dort, auquel il est fait expressément allusion, et qu'il n'est pas déplacé de citer ici: «Tu dénombres, tu organises les fissures du plafond. La conjonction des ombres et des taches et les variations d'accommodation et d'orientation de ton regard produisent sans effort, lentement, des dizaines de formes naissantes, organisations fragiles que tu ne peux saisir qu'un instant, les arrêtant sur un nom: vigne, virus, ville, village, visage, avant qu'elles ne se disloquent et que tout ne recommence […].» Pour en finir avec les renvois (pratiques pour situer Marcel Miracle, mais nullement indispensables pour arpenter son ciel), on ne peut faire l'économie du nom d'Arthur Cravan, boxeur-poète, dadaïste juste avant la lettre, évoqué lui aussi dans ces Visions de Thamühl de manière allusive mais certaine, avec une affection palpable. C'est la dimension anarchiste de Miracle. Cravan dont les notes figurent dans la «bibliothèque de survie» de Marcel Miracle, et qui (contrairement à Miracle, né à Madagascar) a vu le jour à Lausanne. Ce qui nous ramène à nos moutons, puisque c'est à Lausanne qu'a paru le livre dont il est question ici.

Thamühl: un vaste petit monde

Visions de Thamühl réunit onze séries de dix dessins au trait noir, exécutés dans un cadre tiré à la main de 21cm par 15cm. (C'est mon seul regret: pour que le public puisse se faire une idée plus juste du talent de leur auteur, il manque la couleur, absente de ce deuxième livre comme du premier, et en partie sans doute pour les mêmes raisons économiques. Or les dessins en couleurs de Marcel Miracle ont encore quelque chose en plus: une sensualité, une douceur, une enfance.) Les dessins, datant de 2001-2002, ont été reproduits grandeur nature, et assortis en vue de cette publication de très brefs poèmes ou aphorismes. Tous ces poèmes n'ont pas la présence des dessins eux-mêmes; ils enrichissent néanmoins la lecture, ouvrent des brèches. Entre chaque section de dix dessins, dans des proses épatantes d'une petite demi-page, un narrateur habitant Thamühl nous raconte quelques épisodes et nous décrit quelques curiosités et personnages remarquables de sa ville. Dessinateur, il est membre d'une secte croyant à l'existence d'un brochet géant et éternel, ce qui lui vaut d'être recherché par la police culturelle. Eléments de faune (notamment un animal dont le pelage reproduit le plan de la ville), d'organisation sociale (comme la société privée des Fonctionnaires Chasseurs du Dimanche, «extrêmement hiérarchisée, mais à l'envers»), spécificités lexicales (à Thamühl, il existe par exemple un mot, «osmur», pour nommer un «léger mensonge qui ne porte pas à conséquence»; et l'évocation de ce mot «vous rend guilleret»), posent en quelques lignes ce qu'il faut de jalons pour entrer à Thamühl; un monde à l'intérieur du monde de Miracle, lui même monde dans le Monde.

Difficile de ne pas supposer que ce narrateur est un avatar de l'auteur lui-même. De même qu'il est difficile de ne pas supposer la présence du dessinateur, son autoportrait, dans une petite figure accroupie dans le coin d'une pièce aux murs délabrés, près d'une porte entrouverte. Cette figure, ce coin de pièce, la décrépitude du mur reviennent de manière obsessionnelle dans presque tous les dessins de la série, et en forment l'ossature, l'ostinato harmonique. Tout ce qui surgit dans cette chambre semble relever de l'apparition. Les motifs divinatoires et cabalistiques y sont eux aussi récurrents, et les modifications de l'espace — à la fois orthonormé et paradoxal — et de ses contenus évoquent les rêves où un même lieu nous apparaît sous différentes formes, où des objets, des personnes, apparaissent ou disparaissent soudain, changent de nom. Des motifs nombreux y surgissent ou y reviennent: crânes d'oiseaux, poissons, flanc de chien, pyramides opposées par la base, ailes coupées, croissants de lune, baguettes, tarses et métatarses, nuages, signes d'allure cabalistique. Le poème qui accompagne l'un des dessins pourrait aussi bien décrire un phénomène qui parcourt tout le livre: «De menus objets / os, griffes, moins que rien / dessinaient les figures élémentaires / de divination: migrations / énigmatiques». Parcouru par les métamorphoses et les transmigrations de ces motifs, le livre parvient à être uni et, en même temps, irréductiblement ouvert, inachevé, insaissable. Comme une ville, comme une métaphore, comme un homme.