Demeure le corps

Philippe Rahmy

la douleur n’apprend rien, rien, le refuge
qu’elle offrait vient de s’effondrer ; lorsque
les cris cessent et que la bouche dévastée,
puante d’entrailles, se vide à longs traits,
j’entends hurler la voix que j’appelle mon
âme ; telle est mon âme, un déchet
organique qui cherche à me fuir, la voici ;
contre ce que je pense, contre qui je suis,
ces aveux disent la rupture, traînent
l’esprit comme une dépouille dans le
désintérêt de l’autre, jusque dans l’oubli
de la solitude même

 

Dans ce deuxième livre, Philippe Rahmy reste fidèle à son entreprise d'écrivain: questionner son corps malade dont l'aventure, loin d'être close sur elle-même, n'est pas sans lien avec les tumultes du monde.

Apre et cruel, son «chant d'exécration», qui renonce à toute espèce de compassion comme aussi bien à toute complaisance à souffrir, atteint ici, tant la parole dit juste depuis sa violence même à une densité poétique qui bouleverse et comble le lecteur.

Lisant ce livre, on se dit que si la littérature était toujours aussi libre, autant détachée du souci du paraître, il y aurait moins de raison de désespérer de l'homme et de sa souffrance.

(J.-M. B.)

Rezension

von Anne Pitteloud

Publiziert am 10/04/2008

«J'écris autant contre ce qui m'anéantit que pour faire taire la voix qui résiste à cet anéantissement», écrit Philippe Rahmy dans son deuxième recueil poétique, Demeure le corps, terrible et bouleversant «chant d'exécration». Atteint de la maladie des os de verre, le poète lausannois y poursuit son entreprise de résistance par l'écriture entamée dans Mouvement par la fin (2005), un «portrait de la douleur» qui débutait par l'instant de la mort pour remonter le temps d'un corps en proie à la souffrance.

Demeure le corps témoigne de la permanence de ce corps que la maladie ne permet pas d'oublier; il est envisagé en tant que «demeure», carcan duquel l'esprit est prisonnier, et en tant que durée – lui qui demeure sans se décider à mourir. De ce lieu géographique et temporel il est impossible de fuir: les mots, la morphine, la masturbation, offrent bien quelques instants d'évasion, mais «ce n'est pas une trêve que j'implore», c'est «la maîtrise du combat», écrit Philippe Rahmy. Exigence vouée à l'échec: il s'agit d'écrire pour apprivoiser la douleur et la tenir à distance, l'accepter ou lui donner un sens, mais la lutte est vaine – le mal est incurable et l'épuisement guette. Cette contradiction permanente entre nécessité et vanité de dire traverse l'écriture comme une tension électrique – impasse tragique, qui explose dans une poésie sauvage et poignante où les mots doivent rendre «coup pour coup». Car le texte reste le lieu où se tenir debout, tandis que le corps est incapable de «supporter son poids sans s'effondrer». Il est un cri de colère, «la façon la moins humiliante de souffrir et de faire l'aumône», une nécessité: il y va de la survie de l'âme, cette part de soi qui chante ou pleure encore quand «les crises agrippent le ciel».
Ainsi c'est par une invective salutaire que Philippe Rahmy ouvre les feux: «Va te faire foutre», écrit-il d'emblée. «Je me présente nu, sans effort, ni stratégie, avec l'ambition d'une honnêteté absolue; je suis fier de te haïr.»

Vitale, la violence du poète fait foin de tout pathos pour aligner, cruelles et lucides, des lignes déchiréés arc-boutées sur la douleur. Celle-ci est inséparable de l'écriture. Philippe Rahmy n'écrit pas à propos de la souffrance mais à partir d'elle; il ne représente pas son corps torturé: c'est ce corps qui se fait langue: «Je ne fais aucune différence entre lui et ce que je souhaiterais écrire», note-t-il. «Rien ne distingue l'œuvre de l'agonie.» L'expérience du corps en tant qu'«orifice naturel du malheur» plonge le lecteur dans des expériences limites qui surgissent parfois comme le reflet d'une condition commune: «Lorsque j'ouvre les yeux, je me crois natif de la lumière, lorsque je les ferme, j'ai peur de mourir; une extrémité du regard cherche les anges, tandis que l'autre se perd dans les intestins.»

Dans cette écriture toujours menacée par la tentation du silence, et malgré le découragement, surgissent aussi des instants apaisés. «C'est presque trop beau; le ciel grogne au loin; un vent fort se lève, gorgé d'écailles et de perles; une fenêtre claque, un rire traverse les étages.» Dans la chambre d'hôpital, sa mère apparaît lors de pudiques visites où affluent sa tendresse et sa culpabilité; le texte se teinte d'une douceur nostalgique, le poète se sent soudain «incapable de colère, ébloui par la lueur d'une bougie, porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe». Ainsi Rahmy clôt ce constat d'obscurité et d'échec sur une sorte d'acceptation désenchantée – de la mort, de l'amour impossible – face à laquelle ne reste qu'à «se résigner au poème».

Note

Philippe Rahmy a réalisé un «vidéo-livre» à partir de Demeure le corps: «ni une vidéo, ni l'adaptation filmée d'un livre, mais la forme nouvelle du texte pensé pour/par internet», explique-t-il sur le site remue.net, auquel il collabore, et où cette video est publiée. Les métaphores les plus évocatrices du texte s'incarnent ici de façon puissante, portées par le vocabulaire du son et de l'image tandis que le poète lit certains de ses vers en voix off. Eprouvant. Le vidéo-livre (12') a fait partie de la sélection officielle du New York International Independent Film & Video Festival 2008, et a reçu le Prix spécial du Jury de l'Oblò Underground Short Film Festival 2007.