Les Hommes morts

Lukas Bärfuss

Le narrateur, libraire prospère, décide un jour de changer de vie, de quitter sa femme Danielle et sa fille Sonja car il ne ressent plus aucun sentiment envers elles. La nouvelle du décès d’un ami italien lui donne un prétexte pour partir. Sa femme lui arrache alors la promesse de les rejoindre en vacances. Le corps mort de son ami le fascine. Ayant rejoint sa famille, il provoque la mort du petit ami de sa fille en le poussant dans un torrent. Et il regrette presque d’être lavé de tout soupçon. C’est de façon hypnotique que l’on lit ce texte. Chaque épisode s’enchaîne dans une chronologie stricte et selon un plan inéluctable. La sobriété du style confère au récit un caractère assez irréel et le narrateur n’est pas sans rappeler L’étranger de Camus. Il traverse le monde comme un mort-vivant sur qui tout glisse. De sa vision du monde se dégage une force singulière que le récit exprime par l’accession à la dimension du meurtre affranchi de tout poids moral. Le regard de l’auteur est plein d’acuité pour les paysages, les expériences sensorielles, la communion avec une nature silencieuse qui sont autant de ponts avec le romantisme allemand. D’une grande maîtrise stylistique, dans une langue belle et épurée, le premier roman du dramaturge suisse allemand Lukas Bärfuss révèle une véritable personnalité littéraire.

(Présentation du roman éditions Mercure de France)

«On ne peut pas voir le cœur d'un homme»

von Elisabeth Vust

Publiziert am 12/05/2006

Français – italiano

Le narrateur possède la plus grande librairie du pays, il a tout pour être heureux, et pendant des années il l'a été. Puis, ce qui compose ce bonheur - famille parfaite, employée dévouée, chien fidèle - devient un poids pour lui. Fuyant cette vie «idéale», il est pris dans la roue d'un destin qui hésite à faire de lui un assassin. Ainsi, lorsqu'il part en randonnée avec David, le petit ami de sa fille, ce dernier meurt dans des circonstances peu claires. Personne ne cherche ou ne tient à accuser le narrateur, qui retourne à sa vie d'avant, le corps plein de mensonges formant comme une cuirasse autour de son âme.

«Je quittai la librairie plus tôt que d'habitude». Cet incipit lance la narration, lui imprime sa vitesse (fuite), son mouvement (déviation). L'univers irréprochable, sans défaut dans lequel vit le narrateur lui donne la nausée. Symbole ou symptôme de ce rejet, il pense que la nourriture va le salir, l'affaiblir. Ce qui l'a nourri jusque-là lui semble dangereux, tel l'amour de son épouse Danielle. Les qualités qui lui rendaient cette femme désirable lui répugnent maintenant. Il ne voit plus qu'une «pose facile» dans le «grand amour» qu'elle a pour lui. Mais qui joue dans cette histoire?

Ce monsieur est pris en étau entre les morts (les hommes) et les vivants (les femmes). Son père repose au cimetière, son (seul?) ami va être enterré et l'amoureux de sa fille également. Les hommes disparaissent et les femmes prennent racine autour de lui: elles sont admirables, inquiétantes, voraces, à l'instar de sa mère, dame de fer à l'appétit et à la froideur inhumains. Le fils marche-t-il sur les traces maternelles en se montrant si imperméable au malheur? A l'enterrement de David, on frémit en lisant: «ce jeune homme doit avoir été quelque chose d'important pour eux, s'ils se mettent dans tous ces frais». Le narrateur n'a pas pété les plombs, il a plutôt débranché la prise des émotions.

Il ne veut plus être en relation, ni avec l'extérieur ni avec son monde intérieur, comme si chaque lien était un barreau de cette prison dorée dont il tente de s'évader. Et paradoxalement, il espère gagner sa liberté en étant accusé du meurtre de David. En vain. Il ne sera pas condamné et continuera à osciller entre indifférence et dégoût, stupeur. En somme, dans sa dérive, il a (seulement) perdu l'amour, ce qui ne devrait pas l'affoler puisqu'il pense que «l'amour ne joue aucun rôle».

«On ne peut pas voir le cœur d'un homme». Lukas Bärfuss ne juge ni n'excuse, et donne une dimension tragique à son héros velléitaire. Ce roman a une sobriété électrisante, une force singulière. Sans psychologie, mais plein d'acuité, il peut être rapproché de L'étranger de Camus. Lors de la parution allemande en 2002, Beat Mazenauer nuançait ce rapprochement en soulignant que le narrateur de Bärfuss n'est pas - à l'instar de Meursault - fondamentalement étranger au monde: il est un bourgeois dont l'indifférence procède du mimétisme littéraire. Et son dégoût serait un masque qui cache tout au plus de l'intransigeance. En somme, cet homme n'a pour frère ni Meursault ni Roquentin, cet autre héros existentialiste célèbre de La Nausée de Sartre. Il est dans l'air du temps, pas très engagé ni très présent.

 

***

 

Il narratore, che possiede la più grande libreria del paese, ha tutto per essere felice, come d'altronde è stato per anni. Poi, ciò che compone questa felicità – famiglia perfetta, impiegata devota, cane fedele – diventa per lui un peso. Fuggendo questa vita "ideale", è travolto da un destino che vorrebbe quasi farne un assassino. Così, quando parte per un'escursione con David, il ragazzo di sua figlia, quest'ultimo muore in circostanze poco chiare. Nessuno prova o ci tiene ad accusare il narratore, che ritorna alla sua vita precedente, formando con il corpo carico di menzogne una corazza attorno alla sua anima.

"Lasciavo la libreria in anticipo rispetto alle abitudini". Questo incipit lancia la narrazione, imprimendogli la sua velocità (fuga), il suo movimento (deviazione). L'universo ineccepibile e senza difetti nel quale vive il narratore gli dà la nausea. Simbolo o sintomo di questa repulsione, egli pensa che il nutrimento lo contamini, l'indebolisca. Ciò che l'ha nutrito fino ad allora gli sembra allora pericoloso, e tale è l'amore di sua moglie: le qualità che rendevano questa donna desiderabile, adesso lo ripugnano. Non vede che una "facile posa" nel "grande amore" ch'ella ha per lui. Ma chi recita in questa storia?

Quest'uomo è preso in una morsa tra i morti (gli uomini) e i viventi (le donne). Suo padre riposa al cimitero, il suo (solo?) amico sarà tumulato, così come il ragazzo di sua figlia. Gli uomini scompaiono e le donne s'insediano attorno a lui: sono ammirabili, inquietanti, voraci, come sua madre, donna di ferro dagli appetiti e dalla freddezza inumani. Il figlio, mostrandosi così impermeabile all'infelicità, marcia sulle tracce materne? Al funerale di David, si freme leggendo: "questo giovane uomo dev'esser stato qualcosa d'importante per loro, se coprono tutte queste spese". Il narratore non è impazzito, ha piuttosto distaccato la presa delle emozioni.

Non vuole più essere in relazione né con l'esterno, né col suo mondo interiore, come se qualunque legame fosse una sbarra della prigione dorata da cui tenta di evadere. E, paradossalmente, spera di guadagnarsi la libertà nell'accusa dell'omicidio di David. Invano: non sarà condannato e continuerà a oscillare tra indifferenza e disgusto, stupore. In fondo, nella sua deriva, si ritrova ad aver perso (solamente) l'amore; perdita che non dovrebbe sconvolgerlo più di tanto, se è lui stesso a pensare che "l'amore non gioca nessun ruolo".

"Non si può vedere il cuore d'un uomo." Lukas Bärfuss non giudica e non scusa, ma dà una dimensione tragica al suo velleitario eroe. Questo romanzo ha una sobrietà elettrizzante, una forza singolare. Senza psicologia, ma pieno d'acuità, può essere accostato a Lo straniero di Camus. Al momento della pubblicazione tedesca nel 2002, Beat Mazenauer relativizzava questa vicinanza, sottolineando che il narratore di Bärfuss non è – come Meursault – fondamentalmente straniero al mondo: è un borghese la cui indifferenza procede dal mimetismo letterario. E il suo disgusto sarebbe una maschera che nasconde tutt'al più l'intransigenza.In definitiva, quest'uomo non ha per fratello né Meursault né Roquintin, l'altro celebre eroe esistenzialista de La Nausea di Sartre. È al passo coi tempi: né molto impegnato, né molto presente.

Elisabeth Vust (Traduzione: Yari Bernasconi)