Rezension

von Elisabeth Jobin

Publiziert am 27/08/2012

On se rappelle de La Main de Dieu, en 2008, un premier roman très remarqué qui avait valu à la Lausannoise d’adoption Yasmine Char l’attribution inaugurale du Roman des Romands. Son héroïne, Lila, y avait alors quinze ans. Elle traversait quotidiennement la ligne de démarcation de Beyrouth, les grondements des bombardements faisant écho à une langue cinglante, claquante, une narration optant tour à tour pour le « je », puis le « elle ». La même Lila réapparait en narratrice dans Le Palais des autres jours. Surprise : l’auteure la dote d’un frère jumeau, Fadi, avec qui la jeune femme partage un amour exclusif. Dans ce deuxième opus, Lila raconte leur émigration en France et, finalement, leur séparation.
Cette rupture nous est contée en prologue. Une première page qui jette une lumière désespérée sur l’échappée française des jumeaux : « Je cracherai dans ta bouche quand tu seras morte », écrit Fadi à sa sœur avant de disparaître. Le Palais des autres jours, on le pressent dès lors, retrace le chemin qui mène de l’amour à la perte.
Tout commence le jour de leurs dix-huit ans, qui marque leur départ de Beyrouth. C’est avec un sentiment de revanche qu’ils prennent congé de l’oncle ayant fait office de tuteur. Il n’y a plus qu’eux deux maintenant — eux deux, et cette mère enfuie en France qu’ils partent retrouver ; une femme pour laquelle leur père c’était laissé mourir de chagrin. Exaltés par le départ, la cohésion des jumeaux devient plus puissante encore. Tous deux se complémentent : « Je suis une bâtisseuse et la réalité m’apparaît très vite », annonce Lila d’emblée, « même si c’est Fadi le garçon, c’est moi qui cimente alors que lui va dans tous les sens.»
Dix-huit ans : cet âge entêté où les rêves tiennent bon. Alors que les jumeaux prennent l’avion, la guerre se fait de souvenir d’enfance et la brutalité des combats s’effrite dans leurs sentiments exaltés. Ils ont soif d’absolu. A l’aéroport de Nancy, ils retrouvent leur mère. Ce chapitre aux mots aiguisés laisse transparaître des sentiments tranchés, extrêmes. Lila peine tout de suite à aimer cette femme. Fadi tiendra bon le temps d’un soir, avant de déguerpir avec Lila par la fenêtre la nuit venue : cette femme-là ne fera pas partie de leur histoire. Leur histoire, ils l’écriront tout seuls. Ils s’installent dans une chambre d’un hôtel parisien et commencent leur vie à deux. Et, alors que Fadi se décide à faire son service militaire, Lila, raisonnable, « cimente » un nouvel espace dans lequel un semblant de stabilité devient possible.
Au travers de phrases dynamiques, perce le caractère décidé de Lila. Le ton est incisif, les émotions à fleur de mot. Alors que son univers à Paris s’ouvre, c’est elle, plus que son histoire, qui fascine : le personnage a gagné en complexité dans ce deuxième roman. Page après page, elle renégocie son monde. Elle définit elle-même son statut d’étrangère, revendiquant sa différence, tandis que Fadi, lui, s’essaie à l’assimilation — les premiers temps en France, il se fait appeler Alain. Et elle a pour elle une force magnétique : les évènements se cristallisent autour d’elle, viennent à elle presque naturellement. Ainsi Yvan, jeune réceptionniste, se laisse envoûter par la bouillonnante Lila, cette fille intense qui voue le plus clair de ses pensées à un jumeau maintenant souvent absent. Tendre, il veut la prendre par la main pour adoucir son intégration. Doux, issu d’un pays en paix,  Yvan contraste avec le beau et solide Fadi.
Lila et Fadi : ce binôme parfait, trop touchant pour être incestueux, on le sait, est voué à la disparition. Ce nouveau pays, loin d’une guerre qui avait été jusque-là leur pain quotidien, change la donne. Fadi, dérouté, à la recherche de repère, y débute une lente dérive : il s’approche de la mauvaise personne, un « ami » qui aime la destruction. Qui réanime la violence laissée au Liban, et qui attise sa fascination, laissant Lila sur la touche, entre angoisse et désir.
Les sentiments de Lila s’embrouillent. Ce flou, paradoxalement, permet à Nour, pour qui elle travaille dans un magasin de vêtements, de se rapprocher d’elle. Ce nouveau personnage prend une telle importance que la narration, par moment, change de ton pour s’arrêter sur son histoire — laissant place à des interludes qui n’ont peut-être pas la même force narrative que les autres chapitres. Nour, elle aussi, est Libanaise. Sa fille lui a été enlevée en même temps que son mari, ambassadeur français, par les forces rebelles. Le temps passant, Nour a su apaiser sa douleur. Et c’est elle qui apprend les règles du jeu à Lila, jusqu’à devenir cette figure maternelle qui lui manquait.
Le Palais des autres jours est, d’un bout à l’autre, emprunt du sentiment d’urgence qui hante Lila. Il nous semble que la jeune fille déroule son histoire sans reprendre son souffle, ou à peine. Comme si raconter pouvait raccommoder un passé amer. Le personnage de Lila, dans sa fougue, s’impose comme la plus grande réussite de Yasmine Char. Alors que le caractère de la jeune femme s’aiguise dans ce deuxième livre, on en vient même à penser que Lila aurait l’étoffe nécessaire à un troisième roman.

Kurzkritik

Le Palais des autres jours propose une suite à La Main de Dieu (Gallimard, 2008), premier roman remarqué de l’auteure lausannoise d’origine libanaise Yasmine Char. La narratrice Lila y raconte son départ du Liban puis son émigration en France, accompagnée de son frère jumeau Fadi, avec lequel elle partage un amour exclusif. À Paris, trop calme après Beyrouth où gronde encore guerre, Lila essaie de composer avec son statut d’étrangère tandis que son frère s’éloigne d’elle, jusqu’à la renier. Écrit dans une langue emprunte d’un sentiment d’urgence, ce second roman étaie les idées traitées dans le premier opus, tout en affirmant son autonomie. (ej)