Contredits

Gaston Cherpillod

«Je suis un poète et un soldat, ainsi que dans Le Chêne Brûlé je me définissais, quadragénaire, à la première page, sorte de Bertrand de Born, réincarnation plébéienne et vaudoise du compositeur provençal de rimes farouches. Je n'ai pas hanté les comices où la culture officielle reçoit le prix de sa vacuité, usé devant les aumôniers de la production symbolique mes genoux, sérieux, ne mendie un rang au palmarès, éternel adolescent, collégien toujours. Je ne dédaigne l'argent, parce que, si un décret céleste ou ma suffisance m'attribua un mandat incertain que j'ai rempli de mon mieux, je polis des phrases comme mon vieux ses cailloux, je ne me nourris pas de syllabes : mon travail s'échange contre d'autres marchandises. Que je provoque, il se peut bien; que le public à mon banc n'accoure – il me bouderait plutôt – j'en suis naturellement peiné: ce serait mentir que de prétendre à quelque aristocratique mépris de ma part, mais je ne me pique de popularité: si je me vends mal, tant pis. Gagner, perdre, ha, pauvres verbes qui agitez vos guenilles devant mes semblables, assortis, je vous balance: hors du lexique, vésanies!»

Gaston Cherpillod

Voici un recueil de proses savoureuses, sincères, truculentes, qui sonne comme un lai et siffle comme un coup de cravache. Avec ce livre, Gaston Cherpillod dévoile une verve pamphlétaire rare et ravigorante!

Contredits

von Pierre-Yves Lador

Publiziert am 02/03/2002

Un nouveau Cherpillod, c'est la fête impopulaire, la saint Gaston, l'occasion d'une nouvelle manifestation de l'ingratitude du peuple vis-à-vis du moraliste qui ne renonce jamais.
«J'ai des convictions… je n'en ai plus, des certitudes.» dit le poète soldat. Je voudrais laurer ce texte pour employer un mot que personne n'emploie à part Cherpillod.
On a pu dire (comment?) que sa langue débordait son propos. Sa langue est la musique de son propos, n'est-il pas le Bertrand de Born du pays de Vaud?
Il reprend de minces épisodes de sa vie, qui sont comme miettes de madeleine, fermentent dans l'encrier et point de départ, noyau, pépin, souvent d'une explicitation, d'un développement qui voit sa vision du monde se déployer l'espace de six ou sept pages, constituant les quinze épisodes de ces contredits roboratifs et qui pourtant exigent du lecteur d'entrer dans la musique.
Le poète de ces souvenirs et de ces rêves fait surgir une interprétation, l'anecdote devient mélodie, fugue, concert et le moraliste, le juste accède à la royauté sainte des serviteurs accomplis et intraitables. Tous les simulacres s'effritent, les jeux des grands et petits bourgeois, des mesquins, de ceux qui acceptent la langue de bois et surtout de ceux qui disent la refuser (car qui prétendrait l'accepter aujourd'hui, en tout cas pas ceux qui la pratiquent). C'est là en particulier qu'intervient l'écrivain, il crée un langage pour échapper au faux, aux séduisants menteurs. Cherpillod écrit xyloglossie. Cela réveille, attire l'attention sur ces faux dénonciateurs, cela relie au grec une de nos origines, à la fabrique de la langue, mais aussi aux humanistes qui traduisaient leurs noms en grec et qui faisaient de nouveaux mots de façon à éveiller. Ce que je fais est ce que je dis, dit le poète soldat.
La prose de Cherpillod, charme en patois!, est fluide comme l'eau d'un torrent qui rejaillit sur les rochers, cascade, en recouvre un, en découvre un autre, va, revient sur son cours, crée un remous, semble se repentir, se gourer plutôt comme il dirait, accroche, elle le fait non pas tant parce que le poète est pêcheur et qu'il a parcouru toutes les rivières de ce pays, explication évhémériste dont je me défie, mais parce que la plume suit l'originalité de la pensée, imprévue, découverte du monde, renouvelée. Le rendu épouse les circonvolutions des mécanismes à l'œuvre dans la société et ce sont le contraire des circonlocutions habituelles qui ont pour objet de noyer le poisson.
Le poète lui-même est à l'âge des remous mais comme l'onde s'il regarde en arrière c'est pour mieux creuser son filon et filer vers une vérité toujours à découvrir. Les rivières finissent à la mer, donc c'est leur trajet qui importe. Ainsi Cherpillod, qui écrit d'avantage de la mort, le fait en créant son lit et finit ainsi, tout agnostique qu'il ait pu se proclamer, par adopter, contre sa pensée, «l’irrationnelle sentence dont l'amour-propre de l'intello souffre de reconnaître le bien-fondé: on ne doit parler des morts qu'en termes de respect.»
L'ironie serait que l'on lise à l'école nouvelle (elle le sera éternellement) tel de ces contredits et que l'on apprenne à lire à ces collégiens, dans ce beau, grave et drôle, livre de vie. Professeurs, encore un effort!
On rappellera à cette occasion l'étonnant recueil de 32 sonnets sous le titre d'Idées et formes fixes, paru en 2001.
 La clarté dans la rigueur. Il semble que le poète ait cherché la musique comme toujours et dans cette forme qui ne semble jamais pesante insufflé sa force habituelle épurée et éclatante. On y retrouve truculence, argot, orfèvrerie et couleurs. Qu'on en juge:

Je n'ai rencontré l'or jamais qu'au flanc des truites

L'argent que sur le dos des brochets ou des dards...

Presseschau (Auswahl)

Le poète contre les baudruches
Pourfendeur de l'hypocrisie sous toutes ses formes, provocateur et fier de l'être, l'écrivain vaudois Gaston Cherpillod livre, avec son dernier ouvrage Contredits, en une suite de petits textes aussi féroces qu'efficaces, le récit fractionné de ses combats et de la perte de ses illusions. 
[...]
L'imbécillité aux multiples masques se voit contrainte de montrer son vrai visage, malmenée par des mots qui sont autant de coups de bottes dans le fondement. (Sophie Bourquin, L’Express-L’Impartial, 13.01.2003)

[...] Gaston Cherpillod toujours classique et truculent offre Contredits, savantes petites proses, comme des nouvelles mal léchées et pourtant si brillamment soutenues. Chaque lecteur en prendra pour son grade, seuls ceux que l'humour habite – et le goût de beaux mots – en redemanderont. (Bernadette Richard, Le Quotidien Jurassien, 21.12.2002)

Qu'il parle de lui ou d'autrui, [...], l'anarchiste de 73 ans «guerroie encore, désillusioné», contre l'injustice sociale, dans un style surtravaillé qui privilégie l'imparfait du subjonctif et le passé simple, les vocables savants et les mots triviaux, pliant la syntaxe à sa guise pour mieux dérouter le lecteur. (Isabelle Martin, Le Temps, 28.12.2002)