Paysages aléatoires

Peter Stamm

Kathrine est employée des douanes. Elle vit dans un petit village du nord de la Norvège, envahi par la nuit polaire les trois quarts de l'année. Âgée de vingt-huit ans, elle a un enfant d'un premier mariage. Jour après jour, elle contrôle les chalutiers qui viennent décharger leur pêche au port. Parfois, rompant la monotonie des jours, elle chausse ses skis de fond et va rendre visite au gardien du phare. Elle finit par se remarier avec Thomas, chef de production à la conserverie locale. Mais un jour, elle fait une découverte qui la blesse profondément et décide de s'enfuir en embarquant à bord du Polarlys, en direction du Sud...

Une traversée de "Paysages aléatoires" en cinq mots clés

von Nelly Kaprièlian (Les Inrokuptibles)

Publiziert am 15/10/2012

Une écriture simple où les mots peuvent étouffer. Des personnages lisses, ordinaires, mais traversés par d'insupportables tensions. Le deuxième roman du Suisse allemand Peter Stamm, Paysages aléatoires, confirme ce qu'on présentait: ce jeune écrivain pudique est plein de talent.

Dans la vie d'une femme

Peter Stamm aimerait être à peine là. D'ailleurs, il est déjà sur d'autres rives. Il part dans deux jours aux États-Unis enseigner la littérature allemande. Il hausse les épaules, ça l'amuse plutôt, il ne sait pas ce qu'il fera par la suite. Qui sait? Peut-être repartir, toujours en mouvement entre Zurich, où il vit, et le reste du monde. Cinquante mille exemplaires vendus de son nouveau roman, Paysages aléatoires, ont suffi à faire de lui le jeune espoir de la littérature allemande et suisse. Il balaie ça d'un geste de la main, façon protestante de dire que c'est de l'illusion, du relatif, que tout ça, le succès, le regard des autres, le marché, c'est de l'aléatoire.

Le mot est lâché, qui dit sa conception de la vie, de l'amour, des êtres et des sensations. Ni optimiste ni pessimiste, Un fatalisme tranquille qui le vaccine des définitions trop certaines. Écrivain à succès? Il digresse, prend la tangente, préfère l'errance des phrases simples, des mots lumineux, les formes glissantes des sculptures d'Henry Moore qu'il tente d'appliquer à ses romans. Stamm sait que les mots peuvent étouffer au point de tuer si on y croit trop.

Dans Agnès, son premier roman très remarqué, une jeune femme finissait par se confondre avec les mots de son partenaire écrivant sur elle, les prenant à la lettre au point d'en faire un verdict – au point de se fondre avec eux jusqu'au suicide. Dans Paysages aléatoires, Kathrine partira à temps pour éviter la mort par les mots des autres, dans une longue digression au cœur de sa propre vie. Quittant mari et enfant, un job comme employée des douanes, la terre aride et froide d'un minuscule village du nord de la Norvège, pour revoir des hommes connus, passés, rester deux jours à Paris et voir la tour Eiffel. Mais surtout pouvoir revenir s'ancrer profondément dans un paysage qu'elle aura réorganisé.

Gens simples et vies ordinaires, soumis à l'aléatoire des saisons qui s'accélèrent, se ralentissent, se condensent ou s'étirent, au rythme des frôlements d'un écrivain pudique, qui s'approche d'eux pour mieux s'en éloigner et les laisser libres de vivre ce qu'ils ont choisi à l'abri de nos regards. Stamm cite Antonioni, ses mouvements de caméra, mais ses silences rappellent Bergman, ses ellipses les plus beaux romans d'Henry James.

Portrait de femme anamorphique, roman entièrement digressif, Paysages aléatoires est un très beau texte. Stamm nous donne cinq mots-clés pour naviguer dans sa géographie romanesque. Voyage.

HÉROINES
"Un critique allemand m'a dit que je commençais mon second roman là où Agnès s'achevait, que je changeais de point de vue. Que je prenais cette fois celui de la femme pour continuer à faire vivre Agnès au moment où celle-ci disparaissait à la fin de mon premier roman. Je n'y avais pas pensé. Je commence toujours mon roman autrement que ce qu'il finit par être. Je ne savais pas qu'une femme en serait encore une fois l'héroïne. En fait, j'avais commencé à écrire sur son second mari, Thomas, menteur pathologique. Vous savez, celui qui dit qu'il fait du sport mais passe trois quarts d'heure dans une cabane assis le regard fixe en attendant que le temps passe. Les menteurs m'ont toujours fasciné et cette scène est inspirée du père d'un de mes amis qui prétendant sortir le chien, descendait avec lui à la cave et restait assis là le temps que ça passe, puis remontait chez lui tout à fait normalement avec le chien. Mais finalement, ce menteur n'avait pas la richesse suffisante pour porter le roman sur ses épaules: Thomas est un pauvre type, pas un méchant, ses mensonges ne cachent rien. Kathrine, sa femme, m'a davantage intéressé. Il y avait quelque chose à creuser sous cette façade de normalité."

LA NORMALITÉ
"J'ai remarqué que les gens qui ont une surface très impressionnante, les gens très excentriques par exemple, sont souvent extrêmement ennuyeux. Les artistes aussi, qui ont l'air différents mais sont obsédés par leur succès et finissent par ne parler que d'eux-mêmes. C'est le vide total. Je préfère les gens soi-disant "normaux", car sous une apparence lisse, ordinaire, ils cachent la plupart du temps des vraies tensions. Kathrine est ainsi: d'une normalité implacable, mais en dessous, ça bouillonne,"

LE RESPECT
"J'aime être discret avec mes personnages, ne pas forcer leurs pensées, ne pas les envahir. Je me comporte avec eux comme avec des personnages que je connaîtrais, qui existeraient. Même si je ne dirais pas, comme Flaubert, que Kathrine c'est moi. Mais Kathrine, même si je l'ai inventée, est comme une personne qui me serait proche. Et les personnes qui nous entourent, ou celles qu'on ne fait que croiser, on ne sait jamais ce qu'elles pensent, on n'est pas dans leur tête, ni dans leur vie intime: alors pourquoi prétendre l'être dans un roman? Je ne sais pas plus ce que mes personnages pensent. Et j'ai décidé de les respecter. De ne pas leur être supérieur, de ne pas donner à voir au lecteur ce qui ne concerne qu'eux, surtout lorsqu'ils se retrouvent dans des situations qui les rendent vulnérables. C'est comme dans la vie: on ne peut pas promettre l'amour à quelqu'un, parce que l'amour c'est mouvant, aléatoire; par contre, on peut lui promettre le respect."

PARTIR
"Tout quitter, s'extraire de sa vie quotidienne, se mettre à voyager seul, comme le fait Kathrine, c'est une expérience diabolique: parce que c'est toujours soi qu'on finit par trouver. Kathrine ne voyage pas seulement dans le monde, elle voyage dans sa vie. C'est pourquoi j'ai voulu montrer le temps comme un paysage, montrer qu'on peut se mouvoir dans le temps comme dans l'espace.
C'est aussi pourquoi j'ai situé cette femme tout au nord de la Norvège, là où les saisons, les jours et les nuits se mélangent, sans réelle coupure. Pour moi, le temps est un flux continu, comme la vie, les choses y commencent, s'éteignent, recommencent sans fin, sans autre règle que ce recommencement. J'avais en tête un monde sans Dieu, où les formes fixes d'une vie ont disparu. Les êtres meurent, naissent, les plantes repoussent, sans que rien ne change: la vie est un flux constant, un renouvellement infini, comme un grand paysage sans limites. Une répétition. Faire les mêmes gestes, cela peut faire peur, je ne sais pas si moi-même j'arriverais un jour à accepter une vie répétitive, mais j'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui ont cette sagesse, ce calme. Il y a une certaine beauté dans la répétition."

L'ALÉATOIRE
"Beaucoup d'écrivains veulent prouver qu'ils sont intelligents. Ils écrivent des essais, des romans à thèse, des pages où ils expliquent tout. Je trouve qu'ils manquent trop souvent de confiance dans la littérature. Moi, je préfère montrer plutôt que dire. Faire appel aux sentiments plutôt qu'à l'intelligence. L'intellect, c'est bien pour faire de la politique ou de la comptabilité, pas pour tout percevoir: la littérature communique plus profondément par le sentiment que par les longues explications destinées à la raison.
J'ai fait des études de psycho puis des stages en HP, et je me souviens que lorsqu'un psychiatre devait faire un cours sur la dépression, il ne se lançait pas dans de grandes démonstrations scientifiques, il faisait d'abord appel au roman: il nous lisait des pages de Thomas Mann, par exemple, et on comprenait ainsi bien plus justement ce qu'est la dépression.
Dans mes livres, j'essaie toujours d'attirer le lecteur sur certains détails: il en fera ce qu'il voudra, il n'a pas besoin de moi pour comprendre. C'est aléatoire, mais il faut accepter cet aléatoire parce que c'est ça, la littérature. Et avoir confiance dans la littérature, c'est avoir confiance dans le lecteur."

Avec l'aimable autorisation de Nelly Kaprièlan et des Inrockuptibles
© les Inrockuptibles

Presseschau (Auswahl)

Un village du nord de la Norvège, assombri les trois quarts de l'année par la nuit polaire. Une majorité des habitants trime à la conserverie locale, Kathrine est employée des douanes, passant son temps à contrôler les chalutiers qui viennent mouiller, quand elle ne chausse par ses skis de fond pour aller écouter les histoires du gardien de phare. Minée par des paysages cliniquement blancs, divorcée avec un gosse sur les bras, Kathrine va fuir pour échapper à sa solitude, autopsier ses échecs amoureux.
Un livre à la beauté âpre, où la chaleur humaine tente de trouver sa place dans un environnement hostile. (Maxime Pégatoquet, Le Matin Dimanche, 15.09.2002)

Peter Stamm, sismologue de l'intime
L'écrivain alémanique dresse la cartographie sensible d'une jeune femme.
[...] Un sentiment durable de bonheur s'échappe de ces Paysages aléatoires qu'habite pleinement Peter Stamm, alors que son héroïne y apprend à habiter sa vie. Avec une attention dénuée de compassion, ce sismologue de l'intime trouve un ton prenant de justesse et relate la naissance d'une femme de sa génération – il est né en 1963 – qui garde toutefois une part d'étrangeté. De sorte qu'il ne donne pas l'illusion de percer un mystère, mais fixe rendez-vous à chacun au coin de sa propre histoire, sur un chemin de neige scintillant de mélancolie. (Elisabeth Vust, 24 heures, 17.09.2002)