Les stances des morts ; Pierre de lèvres ; Requiem pour Vukovar ; Scotopies

Dubravko Pušek

Dubravko Pusek est exilé dans sa propre langue. Dans son univers, «dire» et «partir» sont les deux faces de la même réalité. Dans la notion de dire, comme dans celle de partir, se retrouvent toute la finitude de l'existence et la soif d'exister. Et cette soif qui habite ses vers depuis toujours a pour objet un ailleurs intact, hors de la géographie et de l'histoire, un lieu pressenti mais jamais éprouvé.

(Présentation du livre, éditions Empreintes)

Interview de Dubravko Pušek

von Daniel Maggetti/Feuxcroisés

Publiziert am 11/10/2004

Dans ces conditions particulières, celles de l'expatrié, y a-t-il eu des éléments déterminants qui vous ont poussé à écrire?

Comme il arrive souvent, une de mes premières lectures, peut-être même la première à avoir vraiment été importante pour moi, a été déterminante pour tout le travail d'écriture que j'ai développé par la suite: il s'agit du Pèlerinage de Childe Harold de Byron. Je me souviens encore du choc produit en moi par la découverte de ces vers du Chant III: «Depuis les jours passionnés - heureux ou tristes - de ma jeunesse / Il y a peut-être une corde en moins à mon cœur, à ma lyre, / Et il se peut qu'ils soient désaccordés […].» Peu de temps après cette lecture, j'ai commencé à écrire mes premiers poèmes. J'avais seize ou dix-sept ans, et déjà j'aimais, comme je continue de l'aimer aujourd'hui encore, ce qui était physiquement éloigné de moi, mais que je sentais spirituellement proche.

A la source de l'écriture, donc, une figure romantique, voire même l'incarnation symbolique de la Poésie… et de l'exil du poète sur terre. Quels autres modèles ou compagnonnages littéraires vous ont marqué?

J'ai commencé à lire au cours de ma jeunesse des auteurs que je continue de lire: Rilke, Trakl, Heym, Celan. Mais surtout Rilke et Hoffmannstahl, en qui j'ai aperçu une figure de poète et d'intellectuel exemplaire. Poète, qui plus est, issu d'un monde qui était aussi un peu le mien, un monde dont le souvenir s'était peut-être un peu assoupi, chez moi, mais qui n'avait pas été oublié, parce qu'il s'agissait bien, au fond, du monde de mes ancêtres. Moi qui étais apatride, j'ai été (tout naturellement, ai-je envie de dire) irrésistiblement attiré non pas par le contexte où je vivais, mais par cet autre univers qui ne m'appartenait plus directement, et dont je n'avais plus aucune perception au quotidien. Cet appel de l'ailleurs, cette manière de l'investir, c'est peut-être la compensation, ou l'avantage abstrait, que trouve celui qui ne jouit pas d'avantages concrets dans l'immédiat: privilège et malédiction à la fois, chevillés à celui qui naît sur la frontière, à celui qui doit se confronter à de nombreuses paternités, à trop de paternités. Sur ce terrain-là, j'ai rencontré des auteurs qui m'ont tenu compagnie, qui ont été pour moi des guides, soit directement parce que je les ai connus, soit parce que j'ai fréquenté avec assiduité leur œuvre: les Croates Krleza, Sop et Quien, les Tchèques Halas et Holan, le Polonais Herbert, les Russes Mandelstam et Brodsky, les Italiens Betocchi et Caproni.

La guerre et, plus largement, l'Histoire: on sent fortement leur impact dans votre œuvre. Pourquoi?

Je crois en effet que l'Histoire a toujours été une sorte de moteur dans ma démarche poétique. Mais elle n'a jamais été un but déclaré: plutôt un objectif qu'on peut deviner entre les lignes. Si elle a eu une place d'exception, c'est plutôt en tant que moment «éthique». Puis il y a eu la guerre dans les Balkans, qui m'a évidemment touché de près - et c'est pendant cette guerre que sont nés les vers de Vlkov Valk et de Scotopie. Une vingtaine de textes qui ont été écrits pendant un laps de temps très long; il fallait veiller à éliminer tout danger de dérapage ou de facilité rhétorique, et donc les laisser décanter. Le premier ensemble tourne autour de la destruction de la ville de Vukovar; le deuxième, ainsi que le titre le dit de manière explicite, se veut une tentative de voir dans le noir - dans le noir d'une guerre, justement. C'est un recueil qui se clôt sur une note amère, et qui veut rappeler que, malheureusement, le temps des assassins se perpétue sans cesse… Mais, comme je l'ai écrit ailleurs, on reste dans une situation ambiguë, celle dans laquelle «personne ne se souvient, personne n'oublie».

Votre œuvre poétique constitue le pan essentiel de votre travail littéraire, mais vous êtes aussi traducteur…

Je traduis depuis de nombreuses années. A la fin des années 1970, j'ai commencé à traduire Nikola Sop, ce que je continue de faire. A la même époque, je me suis intéressé à plusieurs autres poètes croates, comme Krleza, Quien, Marovic. Ensuite, j'ai traduit l'expressionniste allemand Ernst Stadler, l'Ukrainien Igor Kalynets, le Tchèque Macha. Actuellement, je suis entrain d'achever la traduction d'un choix de textes du poète jurassien Francis Giauque.

Une grande variété de langues, de tonalités, d'univers: vous semblez, en traduisant, vouloir surtout donner accès à des altérités, et non pas vous préoccuper de trouver la parfaite adéquation entre les textes et les langues. Je me trompe?

Vous ne vous trompez pas. En effet, je n'ai jamais été obsédé par l'opinion courue selon laquelle traduire équivaut à trahir. L'opération de traduction présente de tels écueils et soulève des questions si lourdes qu'il y aurait de quoi se décourager: la fidélité à l'expression originale, l'osmose des cultures entre elles, et tant d'autres problèmes impossibles à trancher… A mes yeux, le fait que quelqu'un passe une partie de sa vie à lire et à écrire en une autre langue les vers d'un autre poète est en soi un témoignage de proximité, d'affection, de fidélité. Ce sont là des gages dans la construction d'une relation basée sur l'estime, l'échange et le respect: des valeurs auxquelles j'adhère, et qui débordent largement la sphère de la seule littérature.