Rezension

von Elisabeth Vust

Publiziert am 10/02/2011

« Tout dans son corps encore musclé semblait terni par la cendre invisible du cancer ». Simone assiste à la déchéance de Claude, avec lequel elle a partagé pendant dix ans une vie « sûre, stable et frustrante ». Elle est traversée de sentiments contradictoires, dont on perçoit peu à peu la complexité. Le cancer. Le sujet est malheureusement banal ; il occupe nombre de récits, où souvent priment la douleur et la révolte d'assister impuissant au combat d'un être aimé contre le crabe. Pascale Kramer aborde la tragédie un peu autrement, en projetant une lumière implacable sur la fin d'un homme entouré des siens. Comme si la maladie faisait tomber les masques, dévoilant les visages et les secrets. Ainsi fidèle à elle-même, bien que romancière, l'auteure ne romance pas. Elle dit l'ambivalence, le doute, la nature parfois trouble ou pathétique des liens : entre père et fils (« son attachement était de pur remords »), entre conjoints (« leur relation n'était pas bouleversante mais honnête ») ou entre ex-conjoints (« c'était fascinant combien ils étaient étrangers l'un pour l'autre et combien la tendresse demeurait vraie »).

Pascale Kramer a le sens des formules coup-de-poing au cœur ; en quelques mots, elle parvient à faire ressentir tellement. Elle écrit dans cette déchirure où vivent ses héros. Jusqu'à L'Adieu au Nord (2005), elle laissait dans ses fictions le drame s'emparer de la vie d'enfants ou de jeunes gens. Depuis, elle donne plutôt des adultes comme proies au malheur. On l'avait quittée avec Alissa luttant âprement contre la certitude que sa fille « n'aurait jamais dû naître » dans L'Implacable brutalité du réveil (2009 – Prix Schiller et Dentan) qui se passait aux Etats-Unis ; on la retrouve en banlieue parisienne avec Simone, femme nullipare, qui éprouve une joie déroutante au contact du fils cadet de Claude. Si elle n'a pas réussi à s'attacher au premier fils de son compagnon, qui a maintenant vingt-deux ans, « quelque chose en lui décourageait l'affection » , il en va tout autrement avec Gaël. « Né d'un amour interdit jamais véritablement guéri » , ce garçon de onze ans a demandé à voir un père qu'il ne connaissait pas, le sachant malade. Malgré une jalousie harcelante envers la mère de Gaël qui « aspirait son esprit dans un grand trou d'anxiété » , Simone et l'enfant se rapprochent, s'apprivoisent. La perspective d'être « secourue par un peu de jeunesse » remplit Simone d'une « folle impatience » ; Gaël distille de la vie dans une maison où la mort rôde.

Les images peuvent déranger tant elles sont lucides : l'irruption inévitable du mensonge avec celle de la maladie ; l'attente quasi impatiente des proches du décès du cancéreux ; le dépit de la compagne de celui-ci à l'annonce d'une légère résorption de sa tumeur ; la maladie qui tyrannise et rend tyrannique. La romancière parle de ce qui est normalement tu et produit une sorte de rééquilibrage en relatant le drame du point de vue de Simone, et non pas de Claude, puisque le quotidien du couple tourne déjà autour de lui. La maladie rend inévitablement un peu égoïste. Par ailleurs, l'inquiétude habite chacun des héros, tout comme elle sourd de tous les paysages émotionnels et géographiques de Pascale Kramer, qui laisse le danger planer sur ses récits. Ici, une menace agit dans le corps de Claude bien sûr, mais également à l'extérieur de la maison, avec la description d'incivilités dans la banlieue alentour.

Il semble qu'avec Un homme ébranlé , Pascale Kramer poursuive le tournant amorcé dans L'Implacable brutalité du réveil, où l'écriture prêtait plus d'intentions et de pensées aux personnages que dans ses romans précédents. La force suggestive se retrouve amoindrie par l'usage fréquent d'adjectifs d'intensité (« sidéré » « adoré » « cœur asphyxié » ). Il n'en reste pas moins que Pascale Kramer rend palpables avec toujours autant de talent les multiples épaisseurs de nos liens affectifs. « Nous ne nous sommes pas donné assez de bonheur » , observe Simone, qui affronte la peur d'une solitude qu'elle craint définitive.

Kurzkritik

Pascale Kramer aborde ici la tragédie en projetant une lumière implacable sur elle. Ainsi, une femme assiste à la déchéance d’un conjoint avec lequel elle a vécu dix ans d’une vie «sûre, stable et frustrante». Elle est traversée de sentiments contradictoires, dont on perçoit peu à peu la complexité. C’est comme si le malheur faisait tomber les masques de chacun dans ce récit où la romancière poursuit le tournant amorcé dans son roman précédent, L’Implacable brutalité du réveil (Mercure de France, 2009), en conférant davantage d’intentions et de pensées à ses personnages. Elle rend néanmoins avec toujours autant de talent les multiples épaisseurs de nos liens affectifs. (ev)