Baisers à ne pas renouveler [Baci da non ripetere]

Paolo Di Stefano

« Je me demande : pourquoi est-elle revenue interrompre ma solitude ? Fouiller dans les tiroirs de la vieille commode, relire, dans les lettres que j'ai conservées jalousement, les années que j'ai vécues en étranger, enfermé dans cet appartement au plafond bas, à attendre. Attendre quoi ? Qu'elle revienne ? Ou bien que moi, je retourne dans mon pays ? Ou bien, plus simplement, attendre que l'attente consume mon temps ? » Quelque part au Tessin, qu'il n'a plus quitté depuis qu'il a pris la route, contre la volonté de sa femme, pour enterrer leur fils unique dans sa Sicile natale, un homme se meurt seul dans un appartement. Entre le village sicilien brûlant de soleil et de lumière, pétrifié dans une vie archaïque, et la bourgade tessinoise, immatérielle sous les neiges hivernales, un homme et une femme, après s'être aimés passionnément, ont vu leur désir s'éteindre sans un mot. Dans ce roman familial, deux voix se superposent sans jamais se rencontrer : celle de l'immigré sicilien qui recompose sa vie et écoute sa femme dans la chambre voisine, ressurgie après des années d'absence; celle de la femme, toujours discrète, presque inaudible. A la mort du couple, elle s'est enfuie de son Tessin natal pour se perdre dans une indifférence glacée. Entre ces deux voix s'interposent les lettres lénifiantes et rassurantes qu'en fils dévoué l'homme a écrites au cours des ans à ses parents restés au pays.

(Quatrième de couverture)

Rezension

von Monique Laederach

Publiziert am 24/11/2003

A vrai dire, il est plutôt hasardeux de résumer ce roman, qui avance de page en page selon un jeu contrapuntique subtil où s'interpénètrent les lieux, les personnes évidemment, les temps de jadis et ceux d'aujourd'hui, une réalité vécue d'une part, et dissimulée d'autre part dans des lettres anodines et mensongères écrites aux parents.

Disons que le roman commence à peu près par la fin: un homme meurt, seul dans un appartement, et il interprète le silence (parfois blessé d'un craquement ou d'un passage de lumière) selon sa mémoire. Immigré sicilien en terre tessinoise, le narrateur rappelle son enfance, son voyage en Suisse, la passion partagée avec son épouse, la disparition de celle-ci et son retour ténu; la mort de son fils qu'il est retourné enterrer en Sicile. Et les lettres qu'il a écrites à ses parents, images d'une vie de couple avec enfant toute de banalité: « L'enfant va bien, nous aussi, quand viendrez-vous nous voir ? »

C'est, ici, le premier roman de Paolo Di Stefano, Sicilien lui aussi, arrivé - avec ses parents - au Tessin en 1963 à l'âge de 7 ans. Ces Baisers à ne pas renouveler ont été suivis par trois autres romans, « tous salués par la critique », précise le prière d'insérer. La forme et ses volutes parfois imperceptibles ont, en effet, quelque chose de très fascinant, en dépit du léger vertige qu'elles nous procurent. Car cette apparente légèreté ne cache pas qu'un quotidien facile à reconstituer, même quand il paraît ordinaire. Ainsi: le père du narrateur est-il une sorte de monstre phallique, ou y a-t-il là transcription de rites conjugaux machistes encore en vigueur dans certaines régions de la péninsule ?

Pour nous, lecteurs, l'exubérante liberté exhibitionniste de ce grand-père sicilien peut tout aussi bien être ethnique que posée littérairement en opposition avec le murmure peut-être délirant du narrateur.

Presseschau (Auswahl)

Les survivants
Dans la troublante fiction Les vivants (Calmann-Lévy, 2000), Pascale Kramer observait une famille survivre à la perte d'un enfant. Comment continuer à respirer après et avec un tel malheur est une question qui sous-tend également le livre du Tessinois Paolo Di Stefano. De manière fort différente, mais pudique et convaincante dans les deux cas, ces auteurs suisses sondent l'âme meurtrie d'êtres qui n'ont pas appris à exprimer leurs émotions.
Deux voix se superposent sans se rencontrer dans Baisers à ne pas renouveler, les deux voix d'un couple, mort suite au décès de son petit garçon, et pourtant indissolublement lié par le malheur: celle d'un immigré Sicilien recomposant son existence dans la chambre où il se meurt, et celle d'une femme, “qui autrefois fut la sienne et qui, un soir, il y a de nombreuses années, partit”. Entre leurs paroles s'intercalent les lettres qu'il n'a pas cessé d'envoyer depuis le Tessin à ses parents autoritaires, restés en Italie et dont il n'a pas su se libérer.
L'écrivain assemble des fragments de vie dans un ordre qui ne doit rien à la chronologie, juxtapose l'avant? le bonheur avec l'enfant – et l'après – la détresse muette sépare les survivants?, créant ainsi de terribles contrastes. L'apaisement se trouve néanmoins au bout de ce récit familial très prenant, roman de la perte où la mémoire exerce sa tyrannie. (Elisabeth Vust, 24 heures, 30.10.2003)

[...] Roman familial de Paolo Di Stefano, Baisers à ne pas renouveler superpose deux voix qui jamais ne se rencontrent: celle de cet homme qui recompose sa vie et écoute sa femme dans la chambre voisine; celle de la femme, toujours discrète, presque inaudible. [...] (L’Express, 06.10.2003)

[...] L'histoire de deux êtres merveilleux qui se sont aimés courageusement au point de s'enfuir pour vivre ensemble. Qu'est-ce qui produit la fatale mésentente qui les laissera inconsolés? [...] (Cosmopolitan, novembre 2003)

Des voix croisées dans l'exil
[...] Le désamour d'un couple, les souvenirs de plaisirs volés, la nostalgie inconsolable, la dérive des êtres dans l'exil glacé, tout cela est ici murmuré, esquissé avec un rare bonheur d'écriture. (JS, La Liberté, 06.09.2003)

Le deuil impossible
[...] Loin de sa Sicile natale, où il est retourné quelques années auparavant enterrer son petit garçon, emporté à 5 ans par une leucémie.
[...] La mort de Claudio a précipité celle de son couple. Le deuil impossible, mais aussi l'incapacité de communiquer. [...] (Manuela Giroud, Le Nouvelliste, 14.10.2003)

[...] Paolo Di Stefano sait dire à la fois la souffrance de la mémoire, qui tourne en rond autour de quelques maigres souvenirs, et la douleur de l'oubli qui vient gommer les traits du visage et la voix de l'enfant disparu. [...] (Isabelle Martin, Le Temps, 27.09.2003)

[...] Morbide à l'extrême, plein de lacunes volontaires, le roman peut paraître dur. À lire tout de même d'urgence. C'est remarquable. (Tribune de Genève, 29.09.2003)