Oiseaux et autres instants

Anne Bregani

Si les vers d'Anne Bregani réunissent le rayonnement des mots en un faisceau dense, les gravures de Danièle Ansermet se déploient des profondeurs de l'univers vers un jour étincelant. Inspiration ample de l'une, expiration créatrice de l'autre, la beauté respire.

Il n'y a pas de choix à faire, car la rencontre a eu lieu, généreuse de possibilités nouvelles, pour le plus grand bonheur du lecteur. Tout est à découvrir - et à l'infini autrement.

(Eva Marie Novembre, Quatrième de couverture)

Rezension

von Françoise Delorme

Publiziert am 04/02/2013

« Rêver le monde parce qu'il arrive » écrivait Anne Bregani, il y a de nombreuses années, dans un recueil au titre qui résonne singulièrement avec Oiseaux et autres instants : Le Territoire de l'oiseau (1996). L'espace que le chant trace dans le premier titre est devenu du temps dans le second. Ce dernier livre se compose de poèmes courts et légers, dont certains sont vraiment des haïkus, juxtaposition et frottement de deux propositions, jaillissement d'un sentiment, sans images, seulement le retour en soi souvent jubilatoire, pour le lecteur, de sensations tellement vives que des rêveries sans fin y prennent racine. Ainsi en est-il de :

Quai de gare
buffet-express
des moineaux

De tels poèmes semblent en effet concentrer en eux l'extraordinaire puissance créatrice de la vie même, sans que l'on comprenne vraiment comment. Ainsi aussi:

Naissance:
à la sortie des eaux
tous les bruits changent

Souvent, les courts poèmes qui sont répartis en quatre chapitres, « l'eau, » « le feu », « la terre », « le ciel, le vent » tiennent aussi d'une tradition plus occidentale qui n'exclut pas les images, surtout celles qui se sont glissées dans la langue sans qu'on le remarque encore:

La braise des forêts nouvelles
d'abord luit
dans la hauteur des arbres

La légèreté que les images acquièrent en se faisant rares les rend transparentes. Elles prennent vie. Elles gagnent en force et elles irriguent les poèmes de toute leur force métaphorique qui se mêle à la force allusive de la forme brève pour féconder tout un réseau de sensations et de pensées:

la vue
pollen de l'oeil
pour l'abeille de la vision

Plus très facile alors de démêler perceptions, sensations et reconstructions logiques, affectives. Fines observations  et joie sans aucune mièvrerie, tout cela interfère pour le plus grand plaisir du lecteur qui peut suivre un fil ou l'autre; il se retrouvera toujours emmêlé dans le fin réseau tissé le plus serré possible entre la vie réelle et celle des mots:

Après tous les poèmes
le mystère de l'herbe qui pousse
reste entier

Les textes sont accompagnés, comme toujours aux éditions Samizdat par des gestes picturaux. Ici, ce sont des gravures de Danièle Ansermet. Elles épousent au plus juste l'esprit de légèreté des poèmes. Elles les éclairent ou les assombrissent juste ce qu'il faut. Mais, surtout, elles en partagent l'extrême mobilité. Et comme les mots chantent ensemble, lignes et matières, noires et blanches,  respirent aussi. Quelque chose rêve et s'envole, que l'on comprend, soudain:

D'un battement de ciel
informée
l'aile se meut

Kurzkritik

Dans Oiseaux et autres instants (quel beau titre!), Anne Bregani, fidèle à elle-même, nous offre des poèmes dépouillés, à la fois légers et profonds. Ce sont des haïkus, qui répondent souvent à la tradition japonaise de juxtaposer des sensations d’une manière expressive, mais ils contiennent aussi des images, en cela plus conformes à une tradition occidentale. Un instant est saisi, éphémère, mais toujours vivant. Puis il s’envole, après avoir chanté quelques notes pour notre mémoire étonnée. Les gravures de Danielle Ansermet qui les accompagnent, en noir et blanc déclinés en gris vaporeux, soulignent la précieuse et fraîche simplicité des textes et aussi leur force poétique. (fd)